De Kalymnos, je me souviens d’abord du réveil. Quelques milliers de coqs saluèrent l’aube comme ils avaient déjà salué les douze coups de minuit. Ces cocoricos déchaînés tirèrent le soleil de la mer. Les punaises réintégrèrent leurs bois de lit après une veille gourmande. Je les avais supportées avec stoïcisme et j’aurais voulu dormir quelques heures pour réparer les effets d’une nuit passée sur le qui-vive, mais les coqs n’en finissaient plus de chanter la gloire du jour. Poussant les volets, je contemplai pour la première fois le port où nous avions abordé après le crépuscule. Une large rade s’ouvrait à la mer et des caïques balançaient leurs mâtures à l’abri d’une jetée. Les maisons étaient bleues et les anses de la baie d’un rouge brun à peine taché par quelques maigres buissons. Nous nous habillâmes pour descendre. Le « Palace des Dieux » était une ancienne maison bourgeoise convertie en hôtel par ses propriétaires ruinés. Toute une classe est en train de disparaître dans les îles grecques (…) Notre propriétaire n’avait pas su se « reconvertir ». Dans sa maison délabrée, le papier se détachait du mur par grands pans, dévoilant les lézardes. Une lente moisissure recouvrait, dans leurs cadres dorés, les photos de famille : marins ou officiers moustachus, grand-mères résignées ou grands-pères autoritaires engoncés dans des cols durs. La veille au soir, un enfant nous avait accueillis, désigné notre chambre et réclamé les passeports, mais le matin ce fut Mme Goulos qui se montra. Elle parlait français et nous apprit tout de suite qu’aux beaux jours elle avait vécu en Tunisie, à Sfax, et à Paris dans un appartement de la place de la République qu’elle évoquait comme un lieu de délices (…)
Un jardin en friche, planté seulement de quelques citronniers chargés de fruits, bordait la véranda où elle nous installa. Les coqs se taisaient. La chaleur montait. Une chaleur que je ne connaissais pas encore ou plutôt à laquelle ne me m’attendais pas, car sa moiteur, son poids me rappelaient brusquement, je ne sais pourquoi, une matinée à Biskra. M. Goulos apparut, la paupière lourde, le cheveux hérissés en épis, chaussé de pantoufles et habillé d’un pyjama. Le pyjama, en Grèce, est un costume diurne. Je suppose que la nuit on l’enlève.

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