Il fait beau. Il fait incroyablement beau sur Paris. C’est une bénédiction. Daimler est attendri et pense que la vie ne vaut d’être vécue, etc., que dans le cas d’un amour passionné et follement partagé. Ils iraient se promener dans les prés. Ils ne se quitteraient jamais. Elle ne deviendrait pas pute aux Barbades. Ils emmerderaient tout le monde, et, accessoirement, elle serait blonde. Il voit deux pigeons posés sur le toit d’en face, l’un contre l’autre, regardant dans la même direction, celle des gratte-ciel du treizième arrondissement. Daimler prend son Dictionnaire Larousse Universel du XIXe siècle, à l’article Pigeon (tome XII, PAC-POU).
« Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre » (La Fontaine)
– Hé hé, pense Daimler, nous y voilà.
« Les pigeons ont en propre un faciès tout spécial et une façon de boire toute particulière. »
– Exactement, approuve Daimler, avant de continuer sur une longue citation de Buffon.
« Tous les pigeons (écrit Buffon) ont certaines qualités qui leur sont communes : l’amour de la société, la douceur des moeurs, la chasteté, c’est-à-dire la fidélité et l’amour sans partage du mâle et de la femelle. La propreté, le soin de soi-même qui supposent l’envie de plaire, l’art de se donner des grâces qui le suppose encore plus ; les caresses tendres, les mouvements doux, les baisers timides qui ne deviennent intimes qu’au moment de jouir ; ce moment même ramené quelques instants après par de nouveaux désirs, de nouvelles approches également nuancées, également senties, un feu toujours durable, un goût toujours constant et, pour plus grand bien encore, la puissance d’y satisfaire sans cesse. »
– Et toc, exulte Daimler. Je savais bien que c’était possible. Sacré Buffon, se dit Daimler, avant de lire la suite, rédigée par un certain Bomare.
« Parfois deux mâles se battent ensemble pour la même femelle, et cela jusqu’à la mort de l’un des prétendants. Il arrive aussi qu’une femelle se dégoûte de son mâle, refuse ses caresses et finisse par le fuir, pour se livrer, par un caprice étrange, au premier venu. »
– Merde, dit Daimler tout haut.
« D’autres fois, un pigeon ne se contente pas d’être infidèle à sa compagne, mais il la force encore à vivre en commun avec une rivale préférée ; il les surveille toutes deux et les bat à l’occasion, pour les contraindre à lui rester fidèles, au moins en sa présence. »
– Tudieu, crie Daimler en s’épongeant le front, comment, au moins en sa présence ?
« On a vu des femelles se tromper, c’est-à-dire s’entresaisir à défaut de mâle, ce qui suppose un tempérament fort chaud chez ces individus. »
– Bon sang de bordel, murmure Daimler, accablé.
Sa vue se brouille.

–  Qui est ce Bomare, hurle Daimler, qui est ce type, où il est ce Bomare ?