Dans son poème « Heures passées au jardin », Hesse explique que les fruits et les légumes de son potager lui permettent de vivre frugalement, comme un paysan, presque en autarcie. Pendant qu’il travaille au jardin, il se laisse aller à la rêverie que favorisent les tâches répétitives, ou il dialogue dans son esprit avec les personnages de ses livres. Les pages du Jeu des perles de verre, le roman qu’il est en train d’écrire, s’insinuent dans le paysage clos du jardin. Comme chez Chateaubriand, le geste du jardinier et celui du poète coïncident par moments. Dans les carrés du potager ou sur la page, il est toujours question de faire germer puis grandir, et de contribuer à l’émergence d’un monde idéal où la réalité puisse se refléter, la sève circuler, pour que d’autres graines germent. « Utiliser ce peu de liberté qui est nécessaire pour que la volonté de la nature devienne ma volonté. » Voilà la seule règle que Hesse s’était donnée en tant que jardinier et sans doute en tant qu’écrivain aussi (…)
Mais il y a des choses qui se passent au potager de la Casa Rossa qu’il aurait cherchées en vain dans son bureau, dans les pages de ses romans ou dans ses vers. Dans « Heures passées au jardin », on suit le vieil écrivain dans ces moments que chaque jardinier connaît, où le bonheur de l’enfance réapparaît grâce au souvenir des premiers outils de jardinage, à la fierté pour la réussite d’une plantation ou au parfum d’une fleur qu’on croyait oublié. Hesse aime par-dessus tout brûler des branches sèches dont les cendres serviront plus tard à enrichir le sol du potager. Le dernier feu, il l’allumera le matin du jour de sa mort. C’est à chaque fois, dit-il dans un poème, une joie : un geste ancien, à la fois acte magique, rite païen de purification, source de rêverie, mais surtout plaisir innocent. Et avec la poésie de l’enfance réapparaît l’adhésion spontanée à la vie,

Un petit monde
Un monde parfait