Ici et maintenant décide-t-il, interdiction de passer. Inflexible, vexé, il va oublier très vite, passer à autre chose, de plus être dérangé dans son travail, dans sa tête, par cet aiguillon. Sur l’ordinateur, il a ce geste, il la pointe, d’emblée, sans regret : Indésirable. Triste chose que ce mot, révélateur d’un état d’esprit qui la dépasse. Qu’attendait-elle ? Qu’il se lamente ? Mais où vit-elle ?

L’homme est habile, intelligent, lucide chroniqueur d’un journal aussi sérieux que lui. Elle le lit régulièrement et trouve souvent son écriture un peu âpre. Elle le préfère quand il adopte un ton plus mordant. Son cuir assurément est bien tanné. On ne la lui fait pas. Consciencieux, il s’abime dans le travail. L’idée du bonheur ? Elle ne le traverse pas. Pour lui il est en plein dedans. Et pourquoi pas ? Le mythe du journaliste solitaire et sans amour, une blague. Les femmes l’intéressent. Il aime les voyages. Il affectionne les rencontres édifiantes, les conversations sérieuses. La contradiction, le débat le passionne, il s’y plonge, avec un peu trop d’alcool souvent. On est indulgent s’il prend quelques poses, incidemment. Discret, secret, il a de l’ambition. Il est dans la fourmilière, le cénacle, ces fameux arcanes du pouvoir. Informé, on le sollicite. Perspicace, il réfléchit à ce qui n’est que senti ; pense à un nouveau projet de livre. N’a rien d’un blasé. Mince, pas très grand, regard profond, triste un peu, yeux cernés, très. Le travail. Toujours le travail. La bouche est belle, sensualité des lèvres. Le sourire n’est pas dans sa nature. Dommage. À chaque fois qu’elle l’a rencontré, elle note qu’il porte des vestes trop larges, mal ajustées sur lui. Elle s’en amuse. Ne se souvient pas des mains.
Elle ? Elle aime voir tout en beau. Son monde de fleurs, de livres, de solitude, représente pour un homme comme lui l’ennui, la fuite, un no man’s land. Il ne sait pas qu’elle hésite à vendre sa maison et retrouver Paris.
S’ils furent auparavant, en tout, irréprochables quand ils se croisaient chez leurs amis, un soir très frais d’un printemps tout neuf ils vont bel et bien se trouver. On peut le dire. La Providence les a dans le collimateur, sens premier du mot.
Notre homme est dans le constat. Il l’observe. Elle est gaie. Le goût magnifique de la vie lui est revenu. Le visage, l’allure, surent en profiter, en gratitude. Intérêt futile, inédit pour lui, pour l’orange et la suavité de la longue écharpe qu’elle porte ce soir-là. Il se divertit un temps avec la pensée d’en tester la douceur.
Aucun délai d’observation pour elle. Attirance nette, épidermique, qui la prend de court. Réactive, elle ne se prend pas la tête, s’approuve et trouve même qu’elle a bon goût. Subitement curieuse de celui qu’elle ignorait avant. Qui es-tu ?

Ils se parlent.
Face à face ?
Côte à côte.
Chaperonnés par un homme bien pessimiste dont notre journaliste adhère à la liste infinie d’inéluctables catastrophes désastres échecs ou ruines financières à venir. Elle se défile en douce avant la fin du monde.
Pour la suite, en plein accord, le classique. Ils s’évitent. Elle est meilleure que lui pour les regards en biais. Lui, faillit se faire prendre plus d’une fois.
Rien d’exceptionnel jusque là.
Alors va advenir le trouble, d’une amplitude superbe.
La Providence, en Majesté. En fin de soirée. Au moment du départ de l’homme.
Comme dans les bons vieux mélos. Elle si romanesque fut servie.
Et lui, si pragmatique quelle conclusion en tire-t-il ?

à suivre,