cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2018 (Page 2 sur 2)

Dimanches d’août – Patrick Modiano

À La Baule, au mois d’août. Nous avions loué, par une agence de l’avenue des Lilas, une chambre en bordure du golf miniature. Jusque vers minuit, les éclats de voix et de rire des joueurs nous berçaient. Nous allions boire un verre, sans attirer l’attention de personne à l’une des tables, sous les pins, devant le comptoir au toit d’ardoises vertes où l’on distribuait les cannes et les balles blanches de golf.
Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne nous retrouverait jamais ici. L’après-midi, nous suivions le remblai et nous repérions l’endroit de la plage où la foule était la plus dense. Alors, nous descendions sur cette plage, à la recherche d’un tout petit espace libre pour nous étendre sur nos serviettes de bain. Jamais nous n’avons été aussi heureux qu’à ces moments-là, perdus dans la foule au parfum d’ambre solaire. Les enfants autour de nous bâtissaient leurs châteaux de sable et les marchands ambulants enjambaient les corps et proposaient leurs crèmes glacées. Nous étions comme tout le monde, rien ne nous distinguait des autres, ces dimanches d’août.

Dimanches d’août

être captif, là n’est pas la question – Nâzim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s’avance.
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

1948

Le coeur content – Nanoucha van Moerkerkenland

Zacharie

Le dîner s’est passé comme on aurait pu s’y attendre. À la fin, pour accompagner la poire, Andreï a mis le Concerto pour violon de Mendelssohn pleuré par Itzhak Perlman. Si si si, sol mi mi, si sol fa mi do mi si… On était tous les trois sur le canapé. Ça traînait en longueur. Ai posé ma tête sur les genoux d’Elsa et me suis assoupi. Pour les aider un peu. Andreï a vécu la scène qu’il avait fantasmée cent fois. Le regard clair d’Elsa ne se détournait pas. Il a enroulé un bras autour de son cou. Et il s’est penché vers elle pour l’embrasser.
Les femmes s’éprennent de coïncidences. En amour comme en amitié, elles aiment en fonction du contexte. Elles apprécient leur ami ou leur amant parce qu’il est là, à un moment donné. Lui ou un autre, peu importe. On ne regrette que ce que l’on connaît. Les coeurs sont à prendre et tombent dans les premiers filets qu’on leur tend. Dans une foule de six milliards d’individus, il n’y a pas une seule amitié ni un seul amour à nouer, mais une ribambelle d’unions possibles. Les sentiments sont affaire de circonstances. Raison pour laquelle on ferait mieux de s’en tenir aux premiers paysages explorés.
Si j’en crois mes observations, les femmes ont beaucoup de mal à résister au désir que les hommes ont pour elles. Mais la passion qu’elles éprouvent est d’autant plus précaire qu’elle est narcissique. Elles cèdent. Puis se détournent. Comme si de rien n’était. Puisque ce n’était rien. Frustrés d’avoir entrevu l’objet de leurs pulsions et de se le voir repris, les hommes traitent leurs conquêtes d’une nuit de morues. C’est injuste mais équitable.
Dieu merci, Andreï a été un peu plus finaud. Les Slaves sont prédisposés au grand amour, surtout quand il finit mal. Cette brute a l’âme sensible. Il a fait la cour à Elsa avec suffisamment de patience et de témérité pour vaincre ses résistances. Elles craignait de le blesser et de perdre son amitié si leur histoire tournait court. Maintenant qu’il a désamorcé ces scrupules, Elsa lui est acquise pour un bout de temps. Une femme n’est jamais aussi liée à un homme qu’après s’être refusée. Il faut que la raison crache son venin, pour que le corps s’abandonne.
Y suis un peu pour quelque chose.

Kalymnos – Michel Déon

De Kalymnos, je me souviens d’abord du réveil. Quelques milliers de coqs saluèrent l’aube comme ils avaient déjà salué les douze coups de minuit. Ces cocoricos déchaînés tirèrent le soleil de la mer. Les punaises réintégrèrent leurs bois de lit après une veille gourmande. Je les avais supportées avec stoïcisme et j’aurais voulu dormir quelques heures pour réparer les effets d’une nuit passée sur le qui-vive, mais les coqs n’en finissaient plus de chanter la gloire du jour. Poussant les volets, je contemplai pour la première fois le port où nous avions abordé après le crépuscule. Une large rade s’ouvrait à la mer et des caïques balançaient leurs mâtures à l’abri d’une jetée. Les maisons étaient bleues et les anses de la baie d’un rouge brun à peine taché par quelques maigres buissons. Nous nous habillâmes pour descendre. Le « Palace des Dieux » était une ancienne maison bourgeoise convertie en hôtel par ses propriétaires ruinés. Toute une classe est en train de disparaître dans les îles grecques (…) Notre propriétaire n’avait pas su se « reconvertir ». Dans sa maison délabrée, le papier se détachait du mur par grands pans, dévoilant les lézardes. Une lente moisissure recouvrait, dans leurs cadres dorés, les photos de famille : marins ou officiers moustachus, grand-mères résignées ou grands-pères autoritaires engoncés dans des cols durs. La veille au soir, un enfant nous avait accueillis, désigné notre chambre et réclamé les passeports, mais le matin ce fut Mme Goulos qui se montra. Elle parlait français et nous apprit tout de suite qu’aux beaux jours elle avait vécu en Tunisie, à Sfax, et à Paris dans un appartement de la place de la République qu’elle évoquait comme un lieu de délices (…)
Un jardin en friche, planté seulement de quelques citronniers chargés de fruits, bordait la véranda où elle nous installa. Les coqs se taisaient. La chaleur montait. Une chaleur que je ne connaissais pas encore ou plutôt à laquelle ne me m’attendais pas, car sa moiteur, son poids me rappelaient brusquement, je ne sais pourquoi, une matinée à Biskra. M. Goulos apparut, la paupière lourde, le cheveux hérissés en épis, chaussé de pantoufles et habillé d’un pyjama. Le pyjama, en Grèce, est un costume diurne. Je suppose que la nuit on l’enlève.

Pages grecques

Haute Couture – Florence Delay

Insatisfait des tissus existant pour le jour comme pour le soir Balenciaga en avait cherché d’autres. C’est pour lui que des sociétés textiles fabriquèrent le gazar, par exemple, soie ample, aérienne, impérieuse. Zurbarán, lui, tissait avec des pinceaux. Devant les créations de l’un et de l’autre on se dit que l’étoffe elle-même a eu l’idée de la forme et, réciproquement, que la forme a choisi l’étoffe.

Il est des tissus nus comme des esprits saints
Durs comme des tambours, noirs comme des agates,
Et d’autres excessifs, étrangers, incertains

Ayant la sûreté des choses délicates :
La soie et le gazar, le taffetas, l’escot
Qui chantent les transports de la chair et du mot.

C’est mon ami Jacques Roubaud qui, sur ma demande, imagina ces nouveaux tercets au sonnet Correspondances de Baudelaire.

Ma rêverie a mené le peintre devant une robe du soir, plus noire que le fond de ses tableaux, devant un ruban en satin de soie rose noué dans le dos – l’âme de la robe ?
Mais que deviennent les robes sans celles qui les ont portées ?

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