Il commence à émerger. Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables. Il s’insurgea (plutôt sympathique). Rigueur. La presse va mal. Le projet de livre avance. Son vaste quant-à-soi est bien occupé. L’emploi du temps roule comme une horloge exacte. Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille. Une brève aventure, qui le lasse. Il ne néglige pas de regarder la ville. Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ? Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de cette fille. La Providence décide de s’en mêler de nouveau. D’abord vérifier l’état du terrain. Sûrement il va tomber des cordes bientôt… La presse en main, il commande un café. Assis en terrasse couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, d’un coup très fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, en sort un imperméable léger, orange, qu’elle déplie, le secouant largement presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Pourquoi travaille-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville depuis les larges fenêtres du journal. On l’appelle alors, il échappe à l’idée.
Verdict : une légère piqure d’aiguillon.
Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit, il se réveille, mal à l’aise. En colère. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure ; près de quatre heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche… Bordel, elle m’emmerde ! La scène se répète. Nette. Il quitte la soirée d’anniversaire. Près de l’entrée, il salue deux trois amis. On va lui apporter son imperméable. Il attend. Il l’aperçoit en face, près d’une table, s’intéressant à des livres. Elle lui apparaît si calme. Elle fait ce geste alors, elle relève un pan de l’écharpe orange, lentement. Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées. À l’instant, envie de la deviner. Une joie rare, magnifique, oubliée – captive on ne sait où, se libère, rayonnante, se propage enfin, lui gonfle le coeur de plénitude, et le bouleverse d’émotion. Il reste figé, n’osant y croire. Il la voit se retourner soudain, comme saisie d’une appel. Ni elle ni lui ne veulent se soustraire. Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui la happe. Sans la quitter des yeux, il prend son imperméable plié, qu’on lui tend à plat. Il s’en va, n’ayant pas la force de lui dire au revoir. Sonnée, elle ne le voit pas partir. Elle reste sur ce détail, cet imperméable, plié. Elle y tient. Alors les bruits revinrent. Les amis furent de nouveau dans la pièce.
Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles. Elle restera d’ailleurs surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas. Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par ses propos et son physique – physique. Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire. Conversation vivifiante. La politique ici, la presse là-bas. Le foutoir ailleurs… Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ? Salade de fruits pour elle. Et lui, machinalement il s’entend dire Une glace à la vanille et là ça recommence. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Les desserts arrivent. Il entame la glace. Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Conscient de cela, il déguste la glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son dernier message insensé, où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille. – Alors, tu flânes ? Annonce le copain amusé. Il se retient de lui foutre un pain sur le champ. Exactement un mot qu’elle avait employé. Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça. On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que. La jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.
Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce ; impassible veut-il, un rien amusé, il pointe : Indésirables. 3317. Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte et, minutieusement – appliqué, cherche les paroles qui pourraient le déstabiliser, le ramener à cette histoire. – Bon, ça, je l’ai eu… ça aussi… ça je peux avoir… Brusquement, il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – qu’est-ce qu’il fout là ? – Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin. C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit. Il rit, d’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain Il pensait l’avoir oubliée de fait. Il se veut barricadé. Il se veut indifférent. Il la veut anonyme. Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit. L’encre bleue, qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Les mots choisis s’adaptent à une double lecture, mais ont peu d’importance. Elle saisira l’encre bleue. Il vit mal ce rappel. Il veut abréger (connerie tout ça). Ne pas rêver. Nécessité du concret. Il veut en terminer. Il efface. Le prénom réapparaît. Message récent. Même pas surpris. Même pas agacé. Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom. Qu’il aime ce foutu prénom. Elle lui a fait mal. Pourquoi ? Il la ressent la fêlure. Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine. Il a mal. Il vit mal. Ne succombera pas. Ne cédera pas. Ne lira pas. Ne répondra pas. Ne reculera pas. Ne pardonnera pas. Ne se donnera pas.
Le geste – suspendu
Lassitude…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne la libère pas
L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend et prendra le journal. N’hésite pas à l’ouvrir. Toujours ce léger trouble qui persiste, persistera, à la vue du nom, du prénom. À la lecture des mots. Tant mieux, elle préfère cela à l’indifférence. Pense, s’ils se revoient inévitablement un jour ? Ils seront parfaits. La referont classique. Facile, avec tous ces gens autour. Et l’amour ? Elle replie le journal. Elle a sa réponse. Tendresse…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère
La fille aime la lumière et la vie,
comme l’homme son verre securit, son verrou.