cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : octobre 2018

Trastevere – Jaccottet

Le soleil était couché, mais c’était encore la lumière jaune et la chaleur du jour quand nous sommes descendus dans le Trastevere. Entre des maisons d’ocre orange ou rouge aux murs couverts d’inscriptions impératives et ourlés, dans le bas, d’une écume d’ordures, des ruelles s’insinuaient, grouillantes d’enfants criards et à demi-nus, de filles ténébreuses, de matrones dépeignées ; des chiens et des chats rôdaient parmi les enfants. Parfois, un cheval sortait d’une petite cour pleine de fumier et de poules ; dans les passages les plus étroits, les éventaires de la borsa nera, légers étals de pain, de fruits, de cigarettes, bazars de petits objets de première utilité ; peignes, portefeuilles, lames de rasoir, encombraient la ruelle où il arrivait qu’une calèche se fraie, non sans peine et sans tapage, un chemin. Des guirlandes flétries, des bouquets déteints suspendus en ex-voto sous les niches des Madones rappelaient qu’on était au lendemain d’une grande fête. Souvent, dans ces quartiers pauvres, la chambre donne directement sur le trottoir, c’est une espèce de garage mal éclairé où vit toute une famille qui, à cette heure, a envahi le trottoir : la mère affalée sur une chaise, les enfants ici ou là, il y en a partout, qui puissent, qui jouent, qui se chamaillent, qui pérorent. Sur la place Santa Maria in Trastevere, les riches viennent dîner à la terrasse des restaurants fameux, tandis que des chevaux passent lentement, que le ballon des gamins monte à la hauteur des jets d’eau et que, de la fournaise des cris dans l’ombre grandissante, jaillit comme une étincelle la première étoile, creusant soudain autour du campanile où les cloches se déchaînent un ciel dont on voudrait soudain déployer la fraîcheur de soir sur des épaules qui ne sont pas là.

Reliefs 1946-1948

Henry Miller à Lawrence Durrell

Paris, janvier 1939
Dimanche

… Mon temps commence à se raccourcir. Il faut que j’utilise mon énergie le mieux possible. Je vois très clairement ce qui m’attend. Et il y a aussi beaucoup de choses que je ne vois pas – et que pourtant je devrai faire aussi. Je me dénude de plus en plus, je voyage avec de moins en moins de bagages. Lorsque je parviendrai au centre vital, je me contenterai d’ÊTRE !
En lisant les épreuves de Capricorne, je suis de plus en plus frappé par les sous-entendus métaphysiques dont le livre abonde. En lisant la vie de Balzac, je suis frappé au contraire par le détour futile, inutile qu’il a fait après l’adolescence, (D’innombrables analogies entre sa vie secrète – et aussi sa vie publique – et la mienne). Chaque fois que je mets la main sur un livre mystique, je suis renvoyé, pour ainsi dire, à un royaume fondamental et vrai et mon être qui m’a été si souvent refusé dans la vie. Dans cent ans, les phrases que je laisse tomber çà et là, dans mes livres et dans mes lettres, seront étudiées pour prouver ceci ou cela, je le sais bien.
Mais maintenant, même maintenant, je suis déjà frappé par l’élément prophétique qui est une partie essentielle de moi-même (…) J’ajoute seulement un autre détail : je suis dans cette période de grâce au cours de laquelle tous mes désirs sont comblés. Je n’ai qu’à demander, et on me donne, je n’ai qu’à frapper et la porte s’ouvre.

Une correspondance privée

Oeuvre sur l’eau – Erri De Luca

Et le deuxième jour les eaux se rompirent
pour faire place au ciel.
L’univers était liquide, il fut divisé en deux,
un dessus et un dessous d’eaux,
avec le firmament au milieu.
L’oxygène se délivra du double tour de l’hydrogène,
dans la brume se mêla à l’azote et s’épanouit
en gaz de l’air, en substance des cieux.
Les eaux s’amassèrent dans des enclos,
s’offrit à la vue le sec et il fut appelé terre.
Et sur elle l’arbre
s’abreuve, flotte, et brûle autant qu’un homme.
Et sur la terre nuages, glaces, neiges, arcs-en-ciel, étangs,
marais, lacs, puits, citernes, canaux, bassins, afflux,
sources, torrents, thermes et prières pour bénir l’eau.

Origine du mot « libertin »

Le mot « libertin » apparaît dans les traductions latines. Il appartient à la jurisprudence, au langage du droit. Le libertin est l’enfant de l’esclave affranchi, à Rome, aux premiers temps de la République. L’affranchi ne jouit pas d’une liberté complète, tandis que l’enfant d’affranchi est complètement libre. Jean Miélot, en 1468, traduit ainsi Cicéron : « libert » pour libertus ; « libertin » pour  libertinus, l’enfant d’affranchi (…)

Il est difficile de fixer le sens du mot – le libertin lui-même est clandestin. Il reste qu’épicuriens, sceptiques, érudits, tous, d’une manière ou d’une autre, avec éclat ou dans le secret, surrexerunt – ils se sont « élevés, formant cette nébuleuse active dans laquelle se fondent le libertinage séducteur glorieux de Théophile, Saint-Pavin, Des Barreaux, Saint-Amant ou Sorel, le renversement des valeurs que mènent Saint-Evremont, La Mothe Le Vayer ou Cyrano de Bergerac (…)

À travers lui, c’est toute une culture du plaisir qui se trouve fixée. C’est le libertinage à la mode, le libertinage comme mode de vie, d’être et de paraître, qui est reconnu et exalté – quand bien même la satire le prend pour cible. Le petit-maître répand les valeurs du nouveau, futile, du petit. Il assure le triomphe des arts mineurs : le petit genre de l’épigramme coïncide avec sa passion du bibelot. C’est la friandise du trait d’esprit logé dans une bonbonnière. Nul ne connaît mieux que lui les lieux, les rites, les usages du siècle : les filles du monde, le luxe des équipages, les spectacles de la Foire, le bal de l’Opéra, les bienfaits du chocolat, l’agrément du champagne, les prestiges de la toilette, les porcelaines, les diamants, les girandoles de cristal, les meubles et les miroirs somptueux, les académies de jeu, les pantins de Boucher à figures lascives, le feu des habits, un dernier pas de danse, les aigrettes et les pompons que répandent les agriministes, les almanachs et les brochures du jour, la nouvelle cuisine, la nouvelle philosophie, les romans nouveaux (…)
C’est le triomphe du moment.

Patrick Wald Lasowski
Préface

Romanciers libertins du XVIIIe siècle – I

De souche – Michaël Ferrier

Les Français ne savent pas où me mettre. On n’a pas idée d’être français comme ça, me disent-ils. Trop compliqué, tes mélanges ! Quelle rigolade… Les Français, ils ne sont unis que quand un attentat leur tombe dessus – et encore, pas pour bien longtemps, faut voir comment ils se mettent sur la gueule après. « Français de souche », qu’ils disent… Bêtise de bûche, oui ! Comme s’il n’y avait qu’une manière d’être « vraiment » français… La souche, en plus : ce bois mort, ce fût sans fond, ce moignon.

Chez Molière, Monsieur de la Souche, c’est Arnolphe : un bourgeois, qui d’un vieux tronc pourri de sa métairie s’est fait dans le monde un nom de seigneurie. C’est écrit là, noir sur blanc, dès la première scène du premier acte de L’École des femmes.  Il n’aime que les femmes laides et bien sottes. Et l’on voudrait en faire un modèle pour la France !

Quel abus, de quitter le vrai nom de ses pères,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !

Alors, de tronc, de buis, de bois… de talon ou de tige ! Et pourquoi pas de branche ?… de feuille ? de papier ! Quelle langue de bois, c’est le cas de le dire… Tout ça n’existe pas au fond. Je suis français d’oreille et de conviction.

Mémoires d’outre-mer

Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possédait en un certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue.
Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
Cette félicité par un Lièvre troublé
Fit qu’au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.

« Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
Il est Sorcier, je crois – Sorcier ? Je l’en défie,
Repartit le Seigneur. Fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
« La fille du logis, qu’on vous voie, approchez :
Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
Bon homme, c’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez
Qu’il faut fouiller à l’escarcelle ».

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprès de lui la fait s’asseoir,
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
Toutes sottises dont la Belle
Se défend avec grand respect !

Tant qu’au père à la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
« De quand sont vos jambons ? Ils ont fort bonne mine.
– Monsieur, ils sont à vous – Vraiment ! dit le Seigneur,
Je les reçois, et de bon coeur. »
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.

L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s’anime et se prépare :
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
Adieu chicorée et poireaux ;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le Lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête ; on le lance, il s’enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l’on fit à la pauvre haie
Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disait : « Ce sont là jeux de Prince. »
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la Province.

Petits princes, videz vos débats entre vous :
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.

Fables (1668)

Tous les matins d’été – Camus

Les dunes devant la mer – la petite aube tiède et les corps nus devant les premières vagues encore noires et amères. L’eau est lourde à porter. Le corps s’y retrempe et court sur la plage dans les premiers rayons de soleil. Tous les matins d’été sur les plages ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les soirs d’été prennent un visage de solennelle fin du monde. Les soirs sur la mer étaient sans mesure. Les journées de soleil sur les dunes étaient écrasantes. À 2 heures de l’après-midi, cent mètres de marche sur le sable brûlant donnent l’ivresse. On va tomber tout à l’heure. Ce soleil va tuer. Le matin, beauté des corps bruns sur les dunes blondes. Terrible innocence de ces jeux et de ces nudités dans la lumière bondissante.
La nuit, la lune fait les dunes blanches. Un peu auparavant, le soir accuse toutes les couleurs, les fonce et les rend plus violentes. La mer est outre-mer, la route rouge, sang caillé, la plage jaune. Tout disparaît avec le soleil vert, et les dunes ruissellent de lune. Nuits de bonheur sans mesure sous une pluie d’étoiles. Ce qu’on presse contre soi, est-ce un corps ou la nuit tiède ? Et cette nuit d’orage où les éclairs couraient le long des dunes, pâlissaient, mettaient sur le sable et dans les yeux des lueurs orange où blanchâtres. Ce sont des noces inoubliables. Pouvoir écrire : j’ai été heureux huit jours durant.

Carnets 1

1941

La montagne magique – Thomas Mann

C’était un matin frais et couvert, aux environs de huit heures et demie. Comme  il se l’était proposé, Hans Castorp aspira profondément l’air pur du matin, cette atmosphère fraîche et légère qui pénétrait sans peine, qui était sans humidité, sans teneur et sans souvenirs… Il franchit le cours d’eau et la voie étroite des rails, rencontra la route irrégulièrement bordée de maisons, mais la quitta aussitôt et s’engagea dans un sentier à travers les prés qui, après un court trajet à plat, montait obliquement et en pente assez raide le long du versant de droite. Cette montée réjouit Hans Castorp, sa poitrine se dilata, de la poignée de sa canne il repoussa son chapeau en arrière, et lorsque, arrivé à une certaine hauteur et regardant en arrière, il aperçut au loin, le miroir du lac auprès duquel il était passé en arrivant, il se mit à chanter.

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén