Le mot « libertin » apparaît dans les traductions latines. Il appartient à la jurisprudence, au langage du droit. Le libertin est l’enfant de l’esclave affranchi, à Rome, aux premiers temps de la République. L’affranchi ne jouit pas d’une liberté complète, tandis que l’enfant d’affranchi est complètement libre. Jean Miélot, en 1468, traduit ainsi Cicéron : « libert » pour libertus ; « libertin » pour  libertinus, l’enfant d’affranchi (…)

Il est difficile de fixer le sens du mot – le libertin lui-même est clandestin. Il reste qu’épicuriens, sceptiques, érudits, tous, d’une manière ou d’une autre, avec éclat ou dans le secret, surrexerunt – ils se sont « élevés, formant cette nébuleuse active dans laquelle se fondent le libertinage séducteur glorieux de Théophile, Saint-Pavin, Des Barreaux, Saint-Amant ou Sorel, le renversement des valeurs que mènent Saint-Evremont, La Mothe Le Vayer ou Cyrano de Bergerac (…)

À travers lui, c’est toute une culture du plaisir qui se trouve fixée. C’est le libertinage à la mode, le libertinage comme mode de vie, d’être et de paraître, qui est reconnu et exalté – quand bien même la satire le prend pour cible. Le petit-maître répand les valeurs du nouveau, futile, du petit. Il assure le triomphe des arts mineurs : le petit genre de l’épigramme coïncide avec sa passion du bibelot. C’est la friandise du trait d’esprit logé dans une bonbonnière. Nul ne connaît mieux que lui les lieux, les rites, les usages du siècle : les filles du monde, le luxe des équipages, les spectacles de la Foire, le bal de l’Opéra, les bienfaits du chocolat, l’agrément du champagne, les prestiges de la toilette, les porcelaines, les diamants, les girandoles de cristal, les meubles et les miroirs somptueux, les académies de jeu, les pantins de Boucher à figures lascives, le feu des habits, un dernier pas de danse, les aigrettes et les pompons que répandent les agriministes, les almanachs et les brochures du jour, la nouvelle cuisine, la nouvelle philosophie, les romans nouveaux (…)
C’est le triomphe du moment.

Patrick Wald Lasowski
Préface

Romanciers libertins du XVIIIe siècle – I