Le soleil était couché, mais c’était encore la lumière jaune et la chaleur du jour quand nous sommes descendus dans le Trastevere. Entre des maisons d’ocre orange ou rouge aux murs couverts d’inscriptions impératives et ourlés, dans le bas, d’une écume d’ordures, des ruelles s’insinuaient, grouillantes d’enfants criards et à demi-nus, de filles ténébreuses, de matrones dépeignées ; des chiens et des chats rôdaient parmi les enfants. Parfois, un cheval sortait d’une petite cour pleine de fumier et de poules ; dans les passages les plus étroits, les éventaires de la borsa nera, légers étals de pain, de fruits, de cigarettes, bazars de petits objets de première utilité ; peignes, portefeuilles, lames de rasoir, encombraient la ruelle où il arrivait qu’une calèche se fraie, non sans peine et sans tapage, un chemin. Des guirlandes flétries, des bouquets déteints suspendus en ex-voto sous les niches des Madones rappelaient qu’on était au lendemain d’une grande fête. Souvent, dans ces quartiers pauvres, la chambre donne directement sur le trottoir, c’est une espèce de garage mal éclairé où vit toute une famille qui, à cette heure, a envahi le trottoir : la mère affalée sur une chaise, les enfants ici ou là, il y en a partout, qui puissent, qui jouent, qui se chamaillent, qui pérorent. Sur la place Santa Maria in Trastevere, les riches viennent dîner à la terrasse des restaurants fameux, tandis que des chevaux passent lentement, que le ballon des gamins monte à la hauteur des jets d’eau et que, de la fournaise des cris dans l’ombre grandissante, jaillit comme une étincelle la première étoile, creusant soudain autour du campanile où les cloches se déchaînent un ciel dont on voudrait soudain déployer la fraîcheur de soir sur des épaules qui ne sont pas là.

Reliefs 1946-1948