Au pas nonchalant des chevaux de trait qui halaient le coche d’eau depuis la berge, nous descendîmes le Brenta bordé sur tout son cours des plus riches villégiatures de Vénétie, croisâmes deux barques pavoisées pour une partie de plaisir sur la rivière au son des barcarolles, passâmes devant la villa Pisani à Stra puis la villa Contarini à Mira, où moi à ses côtés, le fresquiste incomparable qu’était mon père s’était tant illustré.
À Fusina, dernier poste sur la Terre ferme, je pris le traghetto pour Venise. L’air sur la Lagune était attiédi par la douce haleine du sirocco. Bientôt apparurent les campaniles dressés en oriflammes au-dessus de la Dominante. Flottant sur la plaine des eaux dans la demi-brume qu’exhalait la chaleur de ce dimanche de septembre, Venise venait vers moi. Elle m’avait attendu, ma patrie fidèle, ma Perle adriatique, la Vénus anadyomène. Je le regardais avec mes rêves.
Débarquant du traghetto, tandis qu’un saute-ruisseau portait un billet chez les miens à Santa Fosca pour avertir de mon arrivée, j’avisai une gondole de venir à couple et, mes malles et mes effets déposés dans le felze, la cabine de bord, nous partîmes pour Saint-Marc.
Parmi les édifices innombrables qui bordent à ce toucher cette plus belle rue du monde qu’est le Grand Canal, passant devant les Sclazi dont la voûte est ornée du Transport de la maison de la Vierge à Lorette puis le palais Labia et son Banquet de Cléopâtre, je me pris à guetter les palais et les sanctuaires abritant une oeuvre de mon père, à mesure que la gondole se frayait un chemin au milieu des embarcations de toutes sortes, péottes, caorlines, taranes, lents chalands de labeur, topi et sampierote avec leur voile au tiers (…)
À mesure que je croisais chacun de ces conservatoires du génie paternel, jaillissaient sous mes yeux le tableau, le retable, la fresque abrités derrière ces augustes façades. Tant d’oeuvres d’un même virtuose se faisant cortège au long du Grand Canal (…)
Sans jamais qu’il l’eût représentée, Venise avait trouvé en Tiepolo, comme le divin Titien jadis, son reflet le plus pur.