Il y avait, acculés dans un angle de l’une des courettes de l’école, d’énormes brûloirs d’encens ouvragés qu’on avait déplacés là faute de savoir quoi en faire, qu’on fondrait bientôt, sans égard pour leur âge canonique, à l’occasion du Grand Bond en avant. Derrière ses mastodontes de fonte, après avoir répondu à l’appel, Kewei, désormais six ans et demi, courait se cacher en échappant à la vigilance des instituteurs qui avaient fort à faire. Toujours fluet et toujours vif, une fois les colonnes d’élèves en branle vers les salles de classe, il prenait appui sur une pierre et escaladait un pan de muret qu’il avait repéré, défoncé par endroits, offrant des prises idéales à ses pieds, à ses mains. Puis il sautait dans une venelle pavée, si étroite qu’un homme y passait à peine. Il se mettait à courir, se repérait sans mal dans le dédale des ruelles humides, et débouchait enfin dans la grande nature. Il avait toujours dans sa petite sacoche de toile, de quoi griffonner. Et il errait, au petit bonheur la chance, poussant plus ou moins loin ses excursions buissonnières. Il pleut beaucoup dans ce soin du Sichuan, et l’on retrouvait souvent Kewei dessinant à ‘abri de la corniche pointue d’une toiture.
En ce jour de printemps, il n’y avait pas un nuage dans le ciel. Kewei, furtif comme un chat, longea bientôt des petits lopins individuels où l’on s’affairait. Le long du chemin, les pruniers donnaient déjà des fruits. Il mordit à pleines dents dans la drupe un peu dure, sure. Il s’essuya les doigts sur sa salopette mais ils étaient toujours collants. Le chemin du vallon devin plus pentu (…) Lorsque la pluie surprit Kewei, il était en train d’uriner dans le Qingyi. Il cala sa sacoche de toile dans sa salopette pour en protéger le contenu, et entama de mauvais gré la descente vers le village. Le flot de la rivière, encouragé par la pluie, redoublait de vigueur. La pluie tombait drue, intarissable. Le sente devenait boueuse. Les roches glissantes. Sous le pie de Kewei, les appuis se firent incertains. Il glissa (…) Dans l’eau froide, il roula plusieurs fois sur lui-même, jusqu’à perdre la notion du dessus et du dessous.
Et puis il fut hissé à la surface.
Deux bras enserrèrent ses jambes tandis que son sauveur lui criait de s’agripper  à son cou (…) Kewei avait réussi à sauver ses crayons, son ardoise. Seul son bâton de craie avait fondu.

Maîtres et esclaves