S’il fut une amitié pour laquelle je n’ai pas eu de mal à me rendre disponible, c’est celle qui m’a lié à Christian Bourgois à partir de 1980 (…) et lorsqu’à la fin des années soixante-dix, je conçus l’idée d’une collection de poche spécifiquement consacrée aux grands raconteurs d’histoires de la littérature étrangère (…) Bourgois ne publiait que des livres de qualité. Tous n’étaient pas ce que l’on nomme des succès de librairie, loin s’en faut, mais c’était l’homme et la collection dont j’avais besoin pour mon projet.
Ce projet en quoi consistait-il et pourquoi m’étais-je mis en scène de le réaliser ? J’avais remarqué que les romans d’un bon nombre d’auteurs, surtout anglo-saxons comme Somerset Maugham, E.M. Forster (Howards End), Nancy Mitford (L’Amour dans un climat froid) (…) ou le Franny et Zooey de Salinger, étaient devenus introuvables non seulement en « grand format », mais même en édition de poche. Pour moi, c’étaient autant de chefs-d’oeuvre en péril. Je trouvais injuste que des romans comme Le Fil de rasoir, Route des Indes ou Poussière, ou les nouvelles de Saki, ne soient plus disponibles (…)
Je voulais témoigner une certaine forme de reconnaissance à tous ces romanciers qui m’avaient enchanté et grâce auxquels j’avais développé mon appétit de lecture. Il n’y en avait, à la fin des années soixante-dix, que pour les Barthes, Foucault, Derrida et consorts. Les sciences humaines dominaient le champ littéraire et cela me semblait une sorte de trahison à l’égard du grand héritage de la littérature que m’avait vanté mon père (…) J’ai bien conscience que c’est grâce à la lecture, à toutes mes lectures, que j’ai sorti la tête de l’eau (…) La lecture est une fête mais cette fête-là n’est pas innocente : elle peut vous changer la vie.