cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : octobre 2018 (Page 2 sur 2)

De souche – Michaël Ferrier

Les Français ne savent pas où me mettre. On n’a pas idée d’être français comme ça, me disent-ils. Trop compliqué, tes mélanges ! Quelle rigolade… Les Français, ils ne sont unis que quand un attentat leur tombe dessus – et encore, pas pour bien longtemps, faut voir comment ils se mettent sur la gueule après. « Français de souche », qu’ils disent… Bêtise de bûche, oui ! Comme s’il n’y avait qu’une manière d’être « vraiment » français… La souche, en plus : ce bois mort, ce fût sans fond, ce moignon.

Chez Molière, Monsieur de la Souche, c’est Arnolphe : un bourgeois, qui d’un vieux tronc pourri de sa métairie s’est fait dans le monde un nom de seigneurie. C’est écrit là, noir sur blanc, dès la première scène du premier acte de L’École des femmes.  Il n’aime que les femmes laides et bien sottes. Et l’on voudrait en faire un modèle pour la France !

Quel abus, de quitter le vrai nom de ses pères,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !

Alors, de tronc, de buis, de bois… de talon ou de tige ! Et pourquoi pas de branche ?… de feuille ? de papier ! Quelle langue de bois, c’est le cas de le dire… Tout ça n’existe pas au fond. Je suis français d’oreille et de conviction.

Mémoires d’outre-mer

Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possédait en un certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue.
Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
Cette félicité par un Lièvre troublé
Fit qu’au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.

« Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
Il est Sorcier, je crois – Sorcier ? Je l’en défie,
Repartit le Seigneur. Fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
« La fille du logis, qu’on vous voie, approchez :
Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
Bon homme, c’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez
Qu’il faut fouiller à l’escarcelle ».

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprès de lui la fait s’asseoir,
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
Toutes sottises dont la Belle
Se défend avec grand respect !

Tant qu’au père à la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
« De quand sont vos jambons ? Ils ont fort bonne mine.
– Monsieur, ils sont à vous – Vraiment ! dit le Seigneur,
Je les reçois, et de bon coeur. »
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.

L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s’anime et se prépare :
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
Adieu chicorée et poireaux ;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le Lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête ; on le lance, il s’enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l’on fit à la pauvre haie
Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disait : « Ce sont là jeux de Prince. »
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la Province.

Petits princes, videz vos débats entre vous :
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.

Fables (1668)

Tous les matins d’été – Camus

Les dunes devant la mer – la petite aube tiède et les corps nus devant les premières vagues encore noires et amères. L’eau est lourde à porter. Le corps s’y retrempe et court sur la plage dans les premiers rayons de soleil. Tous les matins d’été sur les plages ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les soirs d’été prennent un visage de solennelle fin du monde. Les soirs sur la mer étaient sans mesure. Les journées de soleil sur les dunes étaient écrasantes. À 2 heures de l’après-midi, cent mètres de marche sur le sable brûlant donnent l’ivresse. On va tomber tout à l’heure. Ce soleil va tuer. Le matin, beauté des corps bruns sur les dunes blondes. Terrible innocence de ces jeux et de ces nudités dans la lumière bondissante.
La nuit, la lune fait les dunes blanches. Un peu auparavant, le soir accuse toutes les couleurs, les fonce et les rend plus violentes. La mer est outre-mer, la route rouge, sang caillé, la plage jaune. Tout disparaît avec le soleil vert, et les dunes ruissellent de lune. Nuits de bonheur sans mesure sous une pluie d’étoiles. Ce qu’on presse contre soi, est-ce un corps ou la nuit tiède ? Et cette nuit d’orage où les éclairs couraient le long des dunes, pâlissaient, mettaient sur le sable et dans les yeux des lueurs orange où blanchâtres. Ce sont des noces inoubliables. Pouvoir écrire : j’ai été heureux huit jours durant.

Carnets 1

1941

La montagne magique – Thomas Mann

C’était un matin frais et couvert, aux environs de huit heures et demie. Comme  il se l’était proposé, Hans Castorp aspira profondément l’air pur du matin, cette atmosphère fraîche et légère qui pénétrait sans peine, qui était sans humidité, sans teneur et sans souvenirs… Il franchit le cours d’eau et la voie étroite des rails, rencontra la route irrégulièrement bordée de maisons, mais la quitta aussitôt et s’engagea dans un sentier à travers les prés qui, après un court trajet à plat, montait obliquement et en pente assez raide le long du versant de droite. Cette montée réjouit Hans Castorp, sa poitrine se dilata, de la poignée de sa canne il repoussa son chapeau en arrière, et lorsque, arrivé à une certaine hauteur et regardant en arrière, il aperçut au loin, le miroir du lac auprès duquel il était passé en arrivant, il se mit à chanter.

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