Paris, automne 1958, sous le pont de l’Alma, autour de minuit, troisième nuit dehors de notre échappée à Paris depuis Lyon où, sortant de neuf années de pensionnat, lycéen en philosophie, je vis chez le jeune frère de mon père, psychiatre.
Sur notre tapis de tente recouvrant les pavés entre deux coulées de pisse séchées – se lancer dans le sale, l’approcher, le toucher, le traiter, vivre enfin comme un homme passe par ce contact, ce « partage » de la misère, les saints s’y sont sanctifiés, ainsi devrai-je, de quelle façon ? y confronter mon goût du net, de l’ordre -, nous nous faufilons dans nos sacs de couchage ; François s’endort ; j’ai dans la poche de ma veste roulée dans mon sac à dos une petite photo noir et blanc de sa soeur de quinze ans qui avance vers moi la photographiant en gros plan sa frimousse riante, blonde dans le réel. Les lumières des bateaux éclairent le dessous noir des arches ; l’eau clapote – corps de noyés, dépouilles de chiens battus ; plus loin les feux des bateaux, des péniches d’habitation se mélangent aux faisceaux des projecteurs du Champ-de-Mars sur la Tour.
Il dort, tête hors du sac sur le capuchon, bouche ouverte ; j’entends gargouiller son ventre : depuis midi, rien qu’une baguette pour deux de gros appétits. Demain, la faim.