cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : décembre 2018

Rituel

Chaque 31 décembre un rituel entre Laura et moi. Un déjeuner. Ni petit ami, ni scoop à éditer ne pouvant contrecarrer ce moment. Elle venait me chercher, nous allions au Pied de Cochon, dans les Halles. Nous avions choisi ce lieu la première fois, l’agence de presse étant à deux pas, près de la Place des Petits-Pères. Puis l’agence prospérant, nous nous sommes retrouvés dans ce local magique, imaginé par Eiffel, dans le XVIIe. Pied de Cochon, toujours. Laura grandissait aussi. Nous parlions de tout, de rien, de robe à essayer peut-être, la joie d’être ensemble. Un simple plat, un dessert, deux crêpes sucre pour elle, crème caramel pour moi, ou glace vanille chocolat. On sillonnait les rues voisines, cherchant un dernier cadeau pour Urli. Un perfecto pour ses quarante ans, par exemple, qu’il porta jusqu’à la fin. Puis nous rentrions à l’agence. Le champagne commandé avait été livré et nous terminions la journée avec l’équipe en place. C’est peu de chose, n’est-ce pas ? Mais ce fut doux, toujours.

La destinée ! – Mathieu David

La destinée ! Je me suis donc retrouvé le soir dans le hall de la gare d’Austerlitz sous l’immense voûte de verre au milieu des voyageurs en transit. J’ai longé mon train sur le quai en tirant ma lourde valise. Il s’est mis à pleuvoir. J’ai allumé une dernière clope devant mon wagon. Observant les rails se perdre dans la nuit, je pensais à la guerre, aux années sombres, à l’exil, aux fuites précipitées. Les vieilles gares ont une profondeur chargée d’histoire que les aéroports n’ont pas encore. Des coups de sifflet interrompirent mes rêveries. « En voiture ! » Traversant les Pyrénées, j’ai fait un songe mouvementé : une tempête en mer. Mon bateau était dépecé par morceaux sous les coups de lames violentes. Les rêves sur rails sont moins abstraits, ils sont plus vifs, ils prennent part à l’aventure. Je me suis réveillé, le goût du sel à la bouche. J’ai encore quelques notes griffonnées à la hâte à mon arrivée dans un carnet de jeunesse : « 8 h 32. Barcelone est une ville pauvre. Elle me fait penser à Montréal avec sa montagne, une Montréal du Sud. Ce n’est pas Paris, ce n’est pas Venise, c’est tout ce que j’ai à en dire pour l’instant. »
La belle gueule de naufragé que je devais tirer.
L’appartement se situait dans les alentours du marché de San Antoni. J’ai posé ma valise et je suis sorti prendre l’air sur le Montjuïc. En m’élevant, j’ai croisé mes premiers orangers, une bande de chats, des oliviers, des palmiers. Par-delà les toits peu à peu j’ai aperçu l’étendue bleue. Ça allait mieux au sommet. J’ai embrassé la ville dense jusqu’aux montagnes et la mer scintillante. Il y avait une forteresse et, à flanc de falaise, sous les feuillages, la terrasse d’un bar où je me suis assis pour fumer. Tout en bas, le port en activité : des milliers de conteneurs, de gros cargos, des remorqueurs, des traversiers. 23 ans. J’allais passer un mois en solitaire. Picasso m’enseignera le chemin des filles lubriques au teint noir. J’irai m’imprégner de l’Odyssée devant la Méditerranée et flâner dans la nuit agitée. Dix ans déjà et pourtant, après maints détours, j’habite tout près, de l’autre côté du marché (…)
La nuit se lève maintenant, je touche le fond du verre. Les notes éparpillées sur ma table en désordre, je me verse un autre brandy. L’encre bleue sèche sur le papier jauni.

Barcelone brûle
Chroniques

Je veux faire de la boxe – Emmanuèle Bernheim

Un soir, elle rentra de l’hôpital plus tôt que d’habitude. Elle se sentait fatiguée. Dès qu’elle fut chez elle, elle prit une douche bien chaude.
Elle allait se laver les dents, lorsque la buée de la glace du lavabo se dissipa.
Et elle se vit.
Non. Ce n’était pas elle.
Du plat de la main, elle frotta le miroir. Ce visage sans éclat, cette coiffure informe, ça ne pouvait pas être elle.
Depuis quand ne s’était-elle pas vraiment regardée ?
Elle fouilla dans un tiroir, trouva un tube de rouge à lèvres et un fard à joues. Le rouge avait un goût rance, et le fard s’était émietté.
À la poubelle.
Elle ouvrit sa penderie. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas acheté des vêtements. Quand les aurait-elle portés ? À l’hôpital, elle mettait sa blouse blanche. Et le soir, elle était de garde, ou alors elle travaillait chez elle.
Travailler, travailler. En six ans, elle n’avait rien fait d’autre.
Si, elle avait été au cinéma. Six fois. Seule.
Staying Alive, Rambo II, Rocky IV, Cobra, Le Bras de fer, et Rambo III,  elle avait vu tous les films de Stallone.
Stallone.
Elle pose son vieux disque sur la platine.
Risin’up, back on the street, did my time, took my chances…
Allez.
… So many times, it happens too fast, you change your passion for glory…
Elle se rhabilla. Et sortit.
Juste avant la fermeture des magasins, elle eut le temps de s’acheter des crèmes pour le visage et des produits de maquillage.
La nuit était tombée. Lise n’avait pas envie de rentrer. Elle se promena.
La lumière vacillante d’une enseigne lui fit lever les yeux. C’était un club de sport.
Depuis quand n’avait-elle pas fait d’exercice ?
Elle poussa la porte et pénétra à l’intérieur.
Quelques pas, et elle s’arrêta net.
C’était magnifique. Des dizaines de gros sacs de sable, d’un rouge éclatant, étaient suspendus au plafond de la vaste salle.
Elle s’approcha.
En fait, il n’y avait qu’un sac rouge, un seul, qui se reflétait, démultiplié, dans l’immense miroir tout fendu qui recouvrait le mur.
– Vous cherchez quelque chose ?
Elle se détourna et découvrit un vieil homme en survêtement.
Elle lui sourit.
– Je veux faire de la boxe.

Stallone

superbement disponible, joyeux et neuf – Jean-Claude Pirotte

Je parcourais des paysages verts aux ciels immenses, gorgés de vent, les yeux baignés de cette lumière sourde aux larges mouvements qui est celle de la Hollande, et je m’arrêtais pour déjeuner de concombres et d’omelettes aux chanterelles dans des auberges aux longs toits de chaume ou des paysans polis et laconiques trempaient leurs moustache claire dans de petits verres évasés au fond desquels une pincée de sucre attendrissait l’âpreté jaunâtre du vieux genièvre. Il me semblait que je n’avais pas assez de mon regard pour m’éblouir de toutes les visions que je recueillais au long de ces journées où j’allais seul, superbement disponible, joyeux et neuf, en quête d’un pays dont l’âme était mon âme, et je me découvrais en lui, sachant déjà qu’à jamais je lui resterais fidèle, dussé-je le perdre, comme je devinais que soi-même on se perd dans les méandres de la vie et des phrases, en dépit de toute fidélité. Mon bonheur s’aggravait de se savoir fragile. Je rêvais que plus tard, je reviendrais parcourir ces Gueldres et ces Frises avec celle que j’aimerais, et que, de cette beauté confuse qui m’étouffait, je pourrais alors faire don ; ce partage recréerait les jours perdus de l’enfance, et le coeur serait enfin satisfait. La possession du monde ne pouvait être illusoire.
Mais au diable ce lyrisme infantile.

La pluie à Rethel

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