cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2019

Une vieille histoire, nouvelle version – Jonathan Littell

 Je me retrouvai dans un jardin familier, paisible : le soleil brillait, des taches de lumière parsemaient les feuilles entremêlées du lierre et des bougainvillées, proprement taillés sur leur treillage ; plus loin, les troncs noueux de vieilles glycines émergeaient du sol pour monter recouvrir de verdure la haute façade de la maison, dressée devant moi comme une tour. Il faisait chaud et j’essuyai de ma manche la sueur qui perlait sur mon visage. Sur le côté, en partie par la demeure, une piscine ou un bassin faisait miroiter ses eaux, un plan bleu entouré de dalles de calcaire, sa surface pâle ridée de blanc, à moitié ombragée par les longues frondes arquées d’un palmier trapu et massif. Un chat gris se coula entre mes jambes et, la queue dressée, frotta son dos contre mon mollet. Je le repoussai de la pointe du pied et il fila vers la maison, disparaissant par une porte entrebâillée. Je le suivis. Du fond du couloir, par une autre porte entrouverte, me parvenait une série de curieux bruits, des occlusives plus ou moins graves, entrecoupées de sifflements : l’enfant devait jouer à la guerre, renversant l’un après l’autre ses soldats de plomb dans un déluge de tirs et d’explosions. Je le laissai et m’engageai dans l’escalier en colimaçon qui menait à l’étage, marquant une pause sur le palier pour contempler un instant le regard sérieux, perdu dans le vide, de la grande reproduction encadrée de La dame à l’hermine suspendue là. La femme se trouvait dans la cuisine ; au bruit de mes pas, elle posa son couteau, se retourna avec un sourire, et vint se serrer contre moi avec tendresse. Elle portait une robe d’intérieur gris perle, fine et légère, je caressai à travers le tissu son flanc suave, puis plongeai mon visage dans ses cheveux blond vénitien, relevés en un chignon savamment décoiffé, pour en humer l’odeur de bruyère, de mousse et d’amande.

Le libertinage initiatique au XVIIIe siècle, Jean-Luc Quoy-Bodin

L’Ordre de la Félicité
S’il est un nom qui rime doublement avec libertin au XVIIIe siècle, c’est bien celui de la famille Bertin. Bertin de Blagny, tout d’abord, receveur général des Parties Casuelles, grand amateur de verges et de sodomie auquel duquel son cousin Valentin-Philippe Bertin du Rocheret, président de l’Election d’Epernay et Grand-Voyer de la ville, fait figure de dévot (…)
Le président est en 1746 l’un des membres les plus actifs de l’Ordre de la Félicité où l’on admettait les femmes. Cette société galante était divisée en petits cercles de 5-6 membres appelés escadres dont les hommes étaient les vaisseaux et les femmes les frégates qui se laissaient dériver de façon toute métaphorique vers l’Ile de la Félicité. « Vous aspirez à la félicité, lance Bertin du Rocheret à un nouvel initié (appelé alors mousse), et vous la cherchez loin de vous, tandis que les principes qui la font naître sont en vous. » Bonheur lié à une architecture intérieure qui exclut le déséquilibre des passions :
« On se rend heureux (…) quand on ne jette point des yeux de jalousie, sur ce qui est au-dessus de soy : quand on voit avec complaisance ce qui est à portée de soy : et qu’on ne regarde point avec mépris, ce qui est au-dessous de soy. (…)
Lors de sa réception, le mousse doit promettre de ne jamais entreprendre le mouillage dans aucun Port où il y aura actuellement un vaisseau de l’Ordre à l’ancre. En langage profane, le nouvel initié devra se garder de se lancer à la conquête d’un coeur déjà pris. Dans les escadres bien réglées, une femme ne saurait appartenir qu’à un seul conquérant. D’emblée, on met le néophyte en garde contre la confusion possible des sentiments, l’éparpillement d’une sensualité débridée. Une escadre bien réglée sera un lieu d’harmonie, éloigné des dérèglements en tout genre tels que le symbolise le « lieu commun ou B(ordel) » appelé Ecole de Marine. Accorder une entrée au mot, c’est, en quelque sorte, le désigner du doigt et le mettre à l’écart de toute confusion possible.
La jalousie est considérée comme étant à l’amour ce que la brume est à la mer pour le marin : un handicap. Elle introduit le doute, l’incertitude et contraint aux tâtonnements.
En présence des profanes les initiés doivent utiliser des termes de marine dont il existe un dictionnaire destiné à cet usage.*
Si le coeur, point de départ de tous les élans, est le port, l’amour est  la mer. Etre amoureux, c’est être aux fers. Conception éminemment libertine du sentiment amoureux perçu comme une aliénation. En revanche, « l’intrigue d’amour » est assimilée à un embarquement donc à une libération. Dès lors, la poursuite amoureuse devient une chasse, une guerre.
Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’on a le pied marin, que « l’on est point novice en amour », il convient d’assurer pavillon (« affirmer ce que l’on dit ») ou arborer pavillon : « montrer qui on est ». On peut lever l’ancre :  « poursuivre un ancien amour » et, à la limite, hisser une frégate : « enlever une femme ». Tels sont les « pilotes » , « gens à bonnes fortunes » ou encore les armateurs, « hommes entreprenants », toujours parés, « en état de service », toujours prêts à donner dedans, « saisir l’occasion » (…) Il est des pilotes  qui n’hésitent pas à  s’embarquer par mauvais temps ou pêcher en eaux trouble, ils doivent alors aller à la bouline : « cacher leur dessin », louvoyer : « user de ruse, caler, « aller doucement » car il n’est pas toujours opportun de forcer de voile, « brusquer une affaire » pas plus que de caboter, « ne pas se décider » (…) Mais une fois surmontés ces aléas, on peut monter main-avant, « se montrer hardi dans son amour ». Dès lors que l’on est à l’ancre, feu à la main, on est « prêt à tout faire ». Si on a le vent droit on « est en bonne santé, (on B(aise). On dit alors que la manuelle du gouvernail, le V(it), doit faire haut et bas, que l’on doit « bien faire son devoir » c’est-à-dire l’amour. On peut alors faire feu des 2 bords « tirer des deux côtés ».
La pire humiliation est de naufrager au port « manquer à ce que l’on doit à une soeur » (…)

L’Infini 1

Formulaire du Cérémonial en usage dans l’ordre de la félicité observé dans chaque grade, lors de la réception des Chevaliers & Chevalières dudit Ordre. Avec un dictionnaire des Termes de Marine usités dans les Escadres, & et leur signification en François. M. D VVXLV, s.l.

Marie-Luce

Elle n’est plus.
Imaginez. Une amie déménage. Elle a un piano droit qu’elle ne peut garder. J’emménage à Paris. Je le prends, l’installe dans une pièce bureau-foutoir-chambre d’amis. Bon, il est là. Tout beau. Et voilà qu’en une fraction de seconde je quitte l’appartement, me dirige vers le Conservatoire, derrière Saint Sulpice. M’inscris à un cours d’adulte. Disponibilité : Marie-Luce L. Très bien.
Imaginez. Une femme âgée, belle, ayant gardé son blond naturel. Je suis fascinée illico par le crayon qu’elle utilise comme pince-cheveux pour un chignon que je verrai toujours bancal. Elle m’installe dans cette salle qui lui est réservée. Et me demande de chanter. D’y aller.  Bigre. J’y arrive pas. Osez ! me dit-elle. Je vais vous apprendre à respirer avant de commencer quoi que ce soit. Respirons. Le ventre, le ventre, le centre vital, le hara. Un détail qui m’a plu aussi ce jour-là, c’était le foutoir de son sac où elle ne retrouvait jamais rien. Elle est la seule personne royaliste que j’ai pu rencontrer. J’ai dans l’idée qu’elle ne voulait pas se perdre dans les discussions de partis ; être royaliste lui évitait cela. Elle était musique. Se levait avec France Musique, ce couchait après avoir éteint France Musique. Si nous marchions dans la rue, un bus passant ou un camion, elle disait simplement, fa mi do, et reprenait sa discussion. Elle fut championne d’escrime, c’est dire son degré d’implication. De rigueur. Lui ai demandé pour ses amours. Un fiancé, grand prix de Rome. Qu’elle quitta tant il était devenu puant. Je n’ai jamais su son prénom, c’était toujours « mon grand prix de Rome », et ça m’allait. Un mariage, amical dirons-nous, avec un musicien d’un grand orchestre. L’idée du bonheur pour elle c’était d’enseigner, plus qu’accompagner quelque diva, comme elle le fit si souvent. J’allais parfois la voir dans son appartement très désuet, un charmant duplex rue Saint Dominique, où elle pouvait aussi donner des cours de chant en toute tranquillité. Une très belle terrasse pleine de ces roses qu’elle aimait particulièrement. Fin juin, cela fera deux ans cette année, je l’invitais au restaurant avant de nous séparer les mois d’été. Pourquoi ai-je fait spontanément une photo d’elle, alors que nous partagions l’aïoli ?
Imaginez. Une femme qui ne savait absolument pas se servir de son téléphone autrement que pour appeler et répondre si vous aviez de la chance. Elle ne vidait jamais ses messageries. J’ai cherché à la joindre l’été dans sa maison blanche au bord de l’océan. Impossible. J’ai réitéré. Pourquoi ai-je chercher son nom sur Google. Avis de décès.

Fiesta – Mathieu David

Quand je suis revenu à Barcelone à l’été 2007, le vin rouge avait abondamment imbibé le pont du bateau en dérade, depuis le mois studieux de mars 2003. J’improvisais l’Europe avec ma valise bleu marine à roulettes. Prenant le large de Paris à l’automne de cette même année, j’ai été à quai dans un port d’Ecosse, flânant en bande dans les pubs et les rues venteuses d’Édimbourg, des mois sans soleil (…)
Reprenant la mer, j’ai longé les côtes françaises dans un rafiot jusqu’à San Sebastián, avant de filer en Italie vivre des passions romaines. Au premier chant de Noël, j’ai viré plein nord à destination d’Amsterdam. J’y vécus chez une Ashkénaze dans un grenier fabuleux. Au réveil, la chevelure pléthorique aux accents rieurs, je contemplais sur une plage de Corfou une orange embraser l’immobilité bleue. Je m’éternisais. Voguant de plus belle, j’aperçus Venise à l’aurore apparaître des brumes évanouies. Je bus le bon vin de la Côte d’Or, puis je me suis réfugié à Paris, place des Deux-Écus, pour l’hiver. Au mois de juillet, je venais de fêter mon vingt-huitième anniversaire, une chambre s’est libérée à Barcelone dans le grand appartement où habitait Santangelo. Quatre ans à louvoyer au plus près du vent.

Barcelone brûle

Contre le nihilisme ambiant – François Meyronnis

L’esprit du vide fond sur nous comme un sirocco. Il est sans principe ni but. Il n’accède et ne réagit qu’à l’instantané. Son règne s’avère stérile et rébarbatif, lutte constante de soi contre soi. Dépourvu d’identité comme de substance, il est brisure, dilapidation violente, emprise de l’aride. Il disjointe – falsifie. Il assèche les sources, ou bien les souille. Même s’ils l’ignorent, les agents du fonctionnement travaillent pour lui. En particulier, c’est le cas des médiatistes (…)
L’outrance caractérise l’Esprit du vide, et se déclare dans le dépassement du désert par lui-même. Car la dévastation vise à un surcroît de dévastation, sans mettre aucune borne à son dégât. Il n’y a guère de juste mesure dans la ruine ; elle ne se pondère pas, courant toujours au-delà de ce qui est bien en main (…)
Un effluve nauséabond émane de la rose la plus triviale, « ça sent la destruction », comme aurait dit Baudelaire. On propage ainsi les nouveaux bacilles, les vibrions, toutes les bactéries.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier – Paul Auster

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Chronique d’hiver

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