cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2019

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi, – Pascal Quignard

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi,
dans la torpeur.
Il se dénudait entièrement,
il se glissait
dans l’eau opaque et grasse de la mare.
Il y est bien, c’est tiède. Il pose la tête blanche sur la mousse.
Il y a quelque chose de plus ancien que soi dans cet étang, cette petite roselière, ce bruant qui en assure la garde, ces menthes,
ces mûres noires,
quelque chose de calme, de liquide, de doux,
quelque chose de mort un peu peut-être, ici,
en tout cas quelque chose qui n’est pas très vivant, qui n’est pas très bruyant,
qui n’est pas froid, – un peu tiède,
quelque chose dont la morphologie est plus proche des oiseaux que celle des hommes,
quelque chose qui chante à peine
dans le bec,
qui glisse entre les joncs comme une onde,
qui suit un si petit village,
qui court comme la minuscule araignée sur la surface de l’eau de l’onde que ses pieds ne pénètrent pas,
qui cherche sa part de pollen tombé de la lumière que le ciel répand.
Pour le ciel,
pour le jadis qui est dans le ciel,
comme pour les amoureux qui entrent dans la chambre sombre en se tenant par la main,
leurs corps tremblant déjà de la nudité qui se fait plus proche,
le nombre deux n’existe pas.

Dans ce jardin qu’on aimait

Garouste et Urli

Il fait très frais ce matin-là. J’accompagne Urli dans ces rues du Marais parisien, il voulait absolument voir cette exposition de pastels de Gérard Garouste, peintre qui l’impressionne. Dubitatif pourtant à l’idée du pastel. Nous sommes les seuls visiteurs dans cette splendide galerie. Nous regardons. Je regarde Urli regarder. Il s’arrête longuement sur un tableau. Longuement. Un regard vers moi. Un sourire. Je laisse faire. Je le connais mon amoureux. Puis-je régler en plusieurs fois ? Oui, lui répond-on. Je vois alors quelqu’un se pencher de la mezzanine. Garouste. Urli le voit. Et se précipite dans l’escalier, stoppe net devant lui. Ils portent un même imperméable vert mastic. C’est très beau de les voir ces deux-là. Garouste retirant son feutre, Urli ramenant ses longs cheveux bruns. Il prend alors les mains de Garouste. Et ils se tiennent l’un l’autre sans se dire le moindre mot. Un temps long. Les yeux dans les yeux. Tout est dit. Un des plus beaux moments de silence de ma vie.
Le pastel vient de retrouver la maison.
Je les revois ces deux-là.

Tout d’abord, ce n’est rien, un mouvement infime, quelque chose comme une fêlure sur l’ivoire d’un mur, une craquelure sur un os – Michaël Ferrier

Le vacarme est immense. Rien de nécessaire ne semble pouvoir grouper ces sons, les assembler ou les réduire au chiffre d’un événement comptable. Les vibrations saturent chaque point de l’espace et le rendent incompréhensible. Oscillation, éparpillement. Tout se ramifie et se désagrège. On dirait une bête qui rampe, un serpent de sons, la queue vivante d’un dragon (…)
Les pieds de la table et des chaises se soulèvent et retombent comme si la table claquait des dents, comme si les chaises avaient la fièvre. Le tabouret danse la polka. Tous les objets se cabrent, se dressent, se mutinent, et c’est comme s’ils entraient dans une étrange lévitation sporadique. Encore une secousse et ma belle statue du Miroku Bosatsu (la divinité bouddhique de l’avenir) est littéralement guillotinée. Le socle est cassé, la tête de bronze a roulé jusque sous le meuble de la télévision. Son éternel sourire gît maintenant dans la poussière et les gravats. Près d’elle, les pétales de prunier jonchent le sol devant le vase. Les choses les plus belles et les plus fragiles tombent en premier.

Mais c’est aux arêtes de la bibliothèque que le séisme atteint son paroxysme. Il court le long des tablettes, se glisse entre les rayons et décapite un à un les livres au sommet de l’étagère, où se trouve disposée la poésie française, avec un crépitement de mitrailleuse. Saint-John Perse tombe le premier. « S’en aller ! S’en aller ! Paroles de vivant ! » Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, qui marque d’une croix blanche la face des récifs, ne résiste pas plus de quelques secondes à la bourrasque : le Saint-Leger Leger s’envole. Vigny le suit de près, et Lamartine, et même Rimbaud, qui prend la tangente sur sa jambe unique avec une facilité déconcertante, poursuivi par Verlaine et ses sanglots longs. Leconte de Lisle s’impatiente et vient bientôt les rejoindre puis, pêle-mêle, Laforgue et Louise Labé… Le grand Hugo hésite, tergiverse, il grogne de toute la puissance de ses oeuvres complètes et puis il s’écrase au sol dans un fracas énorme. Aimé Césaire, lui, tombe avec élégance et majesté. Nerval chevauche René Char, Claudel monte sur Villon, Villon sur Apollinaire. Enfin, Malherbe vient, et entraîne à sa suite toute la Pléiade… Ronsard, Du Bellay, Belleau, Jodelle… L’alexandrin, l’ode et le sonnet piquent du nez dans la poussière. Les surréalistes sont ensevelis d’une seule traite, dans une violente rafale. Breton, Aragon, Eluard, Desnos… le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement, alors c’est bien simple, ils plongent tous vers le bas (…) Quant à Isidore Ducasse, il se retourne et s’envole avec un tel fracas qu’on se demande comment un si petit livre peut faire tant de bruit et si ce n’et pas lui au fond qui a provoqué un tel cataclysme. Un à un, ou par groupes, par paquets, les livres sont précipités vers la terre, et les phrases à l’intérieur des livres, et les lettres dans les mots, phonèmes, syllabes, syntagmes, segments de sons par saccades. Grammaire perdue, syntaxe suspendue, c’est tout l’ordre du monde qui est en train de se défaire, paragraphe par paragraphe, verset par verset, alinéa par alinéa. Toute la poésie française se casse la gueule. Seul Baudelaire résiste, là-haut, tout là-haut, pour je ne sais quelle raison, éternel récalcitrant.

Fukushima

Ainsi de suite – Sophie Calle

S E C R E T S                2014

Trouver un couple. Demander aux deux protagonistes de me raconter un secret. Installer deux coffres-forts à leur domicile. Enfermer chaque secret dans un coffre. Garder les codes en ma possession. Chacun devra vivre avec le secret de l’autre hors d’atteinte, mais à portée de main.

°°°

Trois amies

Parmi mes amies, il y en a trois qui veulent absolument m’inscrire à un site de rencontres. Je précise qu’elles ne se connaissent pas entre elles, elles ont cela en commun, en plus d’être belles comme tout : ces foutues inscriptions. Deux sont divorcées, l’une séparée depuis belle lurette. Les trois me disent vouloir la même chose : partager quelques moments avec un compagnon. Je déteste ce mot. Je ne vous raconterai pas les mésaventures, les déconvenues, les beaux moments aussi vécues par l’une ou l’autre. – Ça me fait pas rêver. Du tout. Je crois aux rencontres au coin de la rue. Tu es folle ! me disent-elles. Ce fut ainsi pour Urli, j’avais 18 ans. Malgré la fougue de l’âge,  il y eu ce calme en moi, cette évidence Tiens ! c’est l’homme de ta vie. Puis, bien plus tard, mon Clem. La sidération cette fois en voyant avancer à contresens dans cette rue de Beaune ensoleillée, la silhouette  sur un vélo rouillé, une cravate rouge allant de ci de là autour d’un merveilleux visage.
L’une est psy, elle m’a aidée à lutter contre cette agoraphobie dévastatrice, des lendemains tout vides. Elle partage sa vie entre Corse et Paris. Une aventurière. Une rebelle. Une indépendante. Si belle que les hommes veulent immédiatement la mettre dans leur lit. Elle a écrit quelques livres. La seconde, nous avons bossé ensemble. Elle a un sens de la communication qui m’éblouit. Elle aussi dégage une sensualité qui fait des ravages. La troisième est plus secrète, déterminée. Elle sait ce qu’elle veut. Elle a quitté Paris pour les montagnes. Elle a un « compagnon », mais souhaite faire des rencontres amicales.
L’une m’a fait connaître un médium, une autre un second. Curiosité : ils dirent la même chose. Rencontre se fera. Durera. Les dates variant entre eux. Pour le premier, cette surprise du prénom : il porte un prénom composé, et on me dit que cela fera pendant avec vous. Vous ne vous appelez pas Anna ? – Mon prénom est Anna-Laura. Pour l’autre, qui fait ça avec des cartes, invariablement sortaient le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, et le dix. Alors, il s’énerve : Anna, vous m’agacez avec vos Dix. Je veux que vous deveniez un As. Vous êtes à la croisée des chemins. Ou vous osez, ou vous continuez comme ça.
Je ne sais pas si je suis en train d’oser.
Je ne sais pas.

Marie-Luce

Elle n’est plus.
Imaginez. Une amie déménage. Elle a un piano droit qu’elle ne peut garder. J’emménage à Paris. Je le prends, l’installe dans une pièce bureau-foutoir-chambre d’amis. Bon, il est là. Tout beau. Et voilà qu’en une fraction de seconde je quitte l’appartement, me dirige vers le Conservatoire, derrière Saint Sulpice. M’inscris à un cours d’adulte. Disponibilité : Marie-Luce L. Très bien.
Imaginez. Une femme âgée, belle, ayant gardé son blond naturel. Je suis fascinée illico par le crayon qu’elle utilise comme pince-cheveux pour un chignon que je verrai toujours bancal. Elle m’installe dans cette salle qui lui est réservée. Et me demande de chanter. D’y aller.  Bigre. J’y arrive pas. Osez ! me dit-elle. Je vais vous apprendre à respirer avant de commencer quoi que ce soit. Respirons. Le ventre, le ventre, le centre vital, le hara. Un détail qui m’a plu aussi ce jour-là, c’était le foutoir de son sac où elle ne retrouvait jamais rien. Elle est la seule personne royaliste que j’ai pu rencontrer. J’ai dans l’idée qu’elle ne voulait pas se perdre dans les discussions de partis ; être royaliste lui évitait cela. Elle était musique. Se levait avec France Musique, ce couchait après avoir éteint France Musique. Si nous marchions dans la rue, un bus passant ou un camion, elle disait simplement, fa mi do, et reprenait sa discussion. Elle fut championne d’escrime, c’est dire son degré d’implication. De rigueur. Lui ai demandé pour ses amours. Un fiancé, grand prix de Rome. Qu’elle quitta tant il était devenu puant. Je n’ai jamais su son prénom, c’était toujours « mon grand prix de Rome », et ça m’allait. Un mariage, amical dirons-nous, avec un musicien d’un grand orchestre. L’idée du bonheur pour elle c’était d’enseigner, plus qu’accompagner quelque diva, comme elle le fit si souvent. J’allais parfois la voir dans son appartement très désuet, un charmant duplex rue Saint Dominique, où elle pouvait aussi donner des cours de chant en toute tranquillité. Une très belle terrasse pleine de ces roses qu’elle aimait particulièrement. Fin juin, cela fera deux ans cette année, je l’invitais au restaurant avant de nous séparer les mois d’été. Pourquoi ai-je fait spontanément une photo d’elle, alors que nous partagions l’aïoli ?
Imaginez. Une femme qui ne savait absolument pas se servir de son téléphone autrement que pour appeler et répondre si vous aviez de la chance. Elle ne vidait jamais ses messageries. J’ai cherché à la joindre l’été dans sa maison blanche au bord de l’océan. Impossible. J’ai réitéré. Pourquoi ai-je chercher son nom sur Google. Avis de décès.

Fiesta – Mathieu David

Quand je suis revenu à Barcelone à l’été 2007, le vin rouge avait abondamment imbibé le pont du bateau en dérade, depuis le mois studieux de mars 2003. J’improvisais l’Europe avec ma valise bleu marine à roulettes. Prenant le large de Paris à l’automne de cette même année, j’ai été à quai dans un port d’Ecosse, flânant en bande dans les pubs et les rues venteuses d’Édimbourg, des mois sans soleil (…)
Reprenant la mer, j’ai longé les côtes françaises dans un rafiot jusqu’à San Sebastián, avant de filer en Italie vivre des passions romaines. Au premier chant de Noël, j’ai viré plein nord à destination d’Amsterdam. J’y vécus chez une Ashkénaze dans un grenier fabuleux. Au réveil, la chevelure pléthorique aux accents rieurs, je contemplais sur une plage de Corfou une orange embraser l’immobilité bleue. Je m’éternisais. Voguant de plus belle, j’aperçus Venise à l’aurore apparaître des brumes évanouies. Je bus le bon vin de la Côte d’Or, puis je me suis réfugié à Paris, place des Deux-Écus, pour l’hiver. Au mois de juillet, je venais de fêter mon vingt-huitième anniversaire, une chambre s’est libérée à Barcelone dans le grand appartement où habitait Santangelo. Quatre ans à louvoyer au plus près du vent.

Barcelone brûle

Contre le nihilisme ambiant – François Meyronnis

L’esprit du vide fond sur nous comme un sirocco. Il est sans principe ni but. Il n’accède et ne réagit qu’à l’instantané. Son règne s’avère stérile et rébarbatif, lutte constante de soi contre soi. Dépourvu d’identité comme de substance, il est brisure, dilapidation violente, emprise de l’aride. Il disjointe – falsifie. Il assèche les sources, ou bien les souille. Même s’ils l’ignorent, les agents du fonctionnement travaillent pour lui. En particulier, c’est le cas des médiatistes (…)
L’outrance caractérise l’Esprit du vide, et se déclare dans le dépassement du désert par lui-même. Car la dévastation vise à un surcroît de dévastation, sans mettre aucune borne à son dégât. Il n’y a guère de juste mesure dans la ruine ; elle ne se pondère pas, courant toujours au-delà de ce qui est bien en main (…)
Un effluve nauséabond émane de la rose la plus triviale, « ça sent la destruction », comme aurait dit Baudelaire. On propage ainsi les nouveaux bacilles, les vibrions, toutes les bactéries.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier – Paul Auster

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Chronique d’hiver

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