cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Marie-Luce

Elle n’est plus.
Imaginez. Une amie déménage. Elle a un piano droit qu’elle ne peut garder. J’emménage à Paris. Je le prends, l’installe dans une pièce bureau-foutoir-chambre d’amis. Bon, il est là. Tout beau. Et voilà qu’en une fraction de seconde je quitte l’appartement, me dirige vers le Conservatoire, derrière Saint Sulpice. M’inscris à un cours d’adulte. Disponibilité : Marie-Luce L. Très bien.
Imaginez. Une femme âgée, belle, ayant gardé son blond naturel. Je suis fascinée illico par le crayon qu’elle utilise comme pince-cheveux pour un chignon que je verrai toujours bancal. Elle m’installe dans cette salle qui lui est réservée. Et me demande de chanter. D’y aller.  Bigre. J’y arrive pas. Osez ! me dit-elle. Je vais vous apprendre à respirer avant de commencer quoi que ce soit. Respirons. Le ventre, le ventre, le centre vital, le hara. Un détail qui m’a plu aussi ce jour-là, c’était le foutoir de son sac où elle ne retrouvait jamais rien. Elle est la seule personne royaliste que j’ai pu rencontrer. J’ai dans l’idée qu’elle ne voulait pas se perdre dans les discussions de partis ; être royaliste lui évitait cela. Elle était musique. Se levait avec France Musique, ce couchait après avoir éteint France Musique. Si nous marchions dans la rue, un bus passant ou un camion, elle disait simplement, fa mi do, et reprenait sa discussion. Elle fut championne d’escrime, c’est dire son degré d’implication. De rigueur. Lui ai demandé pour ses amours. Un fiancé, grand prix de Rome. Qu’elle quitta tant il était devenu puant. Je n’ai jamais su son prénom, c’était toujours « mon grand prix de Rome », et ça m’allait. Un mariage, amical dirons-nous, avec un musicien d’un grand orchestre. L’idée du bonheur pour elle c’était d’enseigner, plus qu’accompagner quelque diva, comme elle le fit si souvent. J’allais parfois la voir dans son appartement très désuet, un charmant duplex rue Saint Dominique, où elle pouvait aussi donner des cours de chant en toute tranquillité. Une très belle terrasse pleine de ces roses qu’elle aimait particulièrement. Fin juin, cela fera deux ans cette année, je l’invitais au restaurant avant de nous séparer les mois d’été. Pourquoi ai-je fait spontanément une photo d’elle, alors que nous partagions l’aïoli ?
Imaginez. Une femme qui ne savait absolument pas se servir de son téléphone autrement que pour appeler et répondre si vous aviez de la chance. Elle ne vidait jamais ses messageries. J’ai cherché à la joindre l’été dans sa maison blanche au bord de l’océan. Impossible. J’ai réitéré. Pourquoi ai-je chercher son nom sur Google. Avis de décès.

Précédent

Fiesta – Mathieu David

Suivant

Le libertinage initiatique au XVIIIe siècle, Jean-Luc Quoy-Bodin

  1. brigetoun

    tiens mon père avait une semblable (royaliste pour avoir la paix :-)

Laisser un commentaire

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén

%d blogueurs aiment cette page :