L’Ordre de la Félicité
S’il est un nom qui rime doublement avec libertin au XVIIIe siècle, c’est bien celui de la famille Bertin. Bertin de Blagny, tout d’abord, receveur général des Parties Casuelles, grand amateur de verges et de sodomie auquel duquel son cousin Valentin-Philippe Bertin du Rocheret, président de l’Election d’Epernay et Grand-Voyer de la ville, fait figure de dévot (…)
Le président est en 1746 l’un des membres les plus actifs de l’Ordre de la Félicité où l’on admettait les femmes. Cette société galante était divisée en petits cercles de 5-6 membres appelés escadres dont les hommes étaient les vaisseaux et les femmes les frégates qui se laissaient dériver de façon toute métaphorique vers l’Ile de la Félicité. « Vous aspirez à la félicité, lance Bertin du Rocheret à un nouvel initié (appelé alors mousse), et vous la cherchez loin de vous, tandis que les principes qui la font naître sont en vous. » Bonheur lié à une architecture intérieure qui exclut le déséquilibre des passions :
« On se rend heureux (…) quand on ne jette point des yeux de jalousie, sur ce qui est au-dessus de soy : quand on voit avec complaisance ce qui est à portée de soy : et qu’on ne regarde point avec mépris, ce qui est au-dessous de soy. (…)
Lors de sa réception, le mousse doit promettre de ne jamais entreprendre le mouillage dans aucun Port où il y aura actuellement un vaisseau de l’Ordre à l’ancre. En langage profane, le nouvel initié devra se garder de se lancer à la conquête d’un coeur déjà pris. Dans les escadres bien réglées, une femme ne saurait appartenir qu’à un seul conquérant. D’emblée, on met le néophyte en garde contre la confusion possible des sentiments, l’éparpillement d’une sensualité débridée. Une escadre bien réglée sera un lieu d’harmonie, éloigné des dérèglements en tout genre tels que le symbolise le « lieu commun ou B(ordel) » appelé Ecole de Marine. Accorder une entrée au mot, c’est, en quelque sorte, le désigner du doigt et le mettre à l’écart de toute confusion possible.
La jalousie est considérée comme étant à l’amour ce que la brume est à la mer pour le marin : un handicap. Elle introduit le doute, l’incertitude et contraint aux tâtonnements.
En présence des profanes les initiés doivent utiliser des termes de marine dont il existe un dictionnaire destiné à cet usage.*
Si le coeur, point de départ de tous les élans, est le port, l’amour est  la mer. Etre amoureux, c’est être aux fers. Conception éminemment libertine du sentiment amoureux perçu comme une aliénation. En revanche, « l’intrigue d’amour » est assimilée à un embarquement donc à une libération. Dès lors, la poursuite amoureuse devient une chasse, une guerre.
Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’on a le pied marin, que « l’on est point novice en amour », il convient d’assurer pavillon (« affirmer ce que l’on dit ») ou arborer pavillon : « montrer qui on est ». On peut lever l’ancre :  « poursuivre un ancien amour » et, à la limite, hisser une frégate : « enlever une femme ». Tels sont les « pilotes » , « gens à bonnes fortunes » ou encore les armateurs, « hommes entreprenants », toujours parés, « en état de service », toujours prêts à donner dedans, « saisir l’occasion » (…) Il est des pilotes  qui n’hésitent pas à  s’embarquer par mauvais temps ou pêcher en eaux trouble, ils doivent alors aller à la bouline : « cacher leur dessin », louvoyer : « user de ruse, caler, « aller doucement » car il n’est pas toujours opportun de forcer de voile, « brusquer une affaire » pas plus que de caboter, « ne pas se décider » (…) Mais une fois surmontés ces aléas, on peut monter main-avant, « se montrer hardi dans son amour ». Dès lors que l’on est à l’ancre, feu à la main, on est « prêt à tout faire ». Si on a le vent droit on « est en bonne santé, (on B(aise). On dit alors que la manuelle du gouvernail, le V(it), doit faire haut et bas, que l’on doit « bien faire son devoir » c’est-à-dire l’amour. On peut alors faire feu des 2 bords « tirer des deux côtés ».
La pire humiliation est de naufrager au port « manquer à ce que l’on doit à une soeur » (…)

L’Infini 1

Formulaire du Cérémonial en usage dans l’ordre de la félicité observé dans chaque grade, lors de la réception des Chevaliers & Chevalières dudit Ordre. Avec un dictionnaire des Termes de Marine usités dans les Escadres, & et leur signification en François. M. D VVXLV, s.l.