Le vacarme est immense. Rien de nécessaire ne semble pouvoir grouper ces sons, les assembler ou les réduire au chiffre d’un événement comptable. Les vibrations saturent chaque point de l’espace et le rendent incompréhensible. Oscillation, éparpillement. Tout se ramifie et se désagrège. On dirait une bête qui rampe, un serpent de sons, la queue vivante d’un dragon (…)
Les pieds de la table et des chaises se soulèvent et retombent comme si la table claquait des dents, comme si les chaises avaient la fièvre. Le tabouret danse la polka. Tous les objets se cabrent, se dressent, se mutinent, et c’est comme s’ils entraient dans une étrange lévitation sporadique. Encore une secousse et ma belle statue du Miroku Bosatsu (la divinité bouddhique de l’avenir) est littéralement guillotinée. Le socle est cassé, la tête de bronze a roulé jusque sous le meuble de la télévision. Son éternel sourire gît maintenant dans la poussière et les gravats. Près d’elle, les pétales de prunier jonchent le sol devant le vase. Les choses les plus belles et les plus fragiles tombent en premier.

Mais c’est aux arêtes de la bibliothèque que le séisme atteint son paroxysme. Il court le long des tablettes, se glisse entre les rayons et décapite un à un les livres au sommet de l’étagère, où se trouve disposée la poésie française, avec un crépitement de mitrailleuse. Saint-John Perse tombe le premier. « S’en aller ! S’en aller ! Paroles de vivant ! » Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, qui marque d’une croix blanche la face des récifs, ne résiste pas plus de quelques secondes à la bourrasque : le Saint-Leger Leger s’envole. Vigny le suit de près, et Lamartine, et même Rimbaud, qui prend la tangente sur sa jambe unique avec une facilité déconcertante, poursuivi par Verlaine et ses sanglots longs. Leconte de Lisle s’impatiente et vient bientôt les rejoindre puis, pêle-mêle, Laforgue et Louise Labé… Le grand Hugo hésite, tergiverse, il grogne de toute la puissance de ses oeuvres complètes et puis il s’écrase au sol dans un fracas énorme. Aimé Césaire, lui, tombe avec élégance et majesté. Nerval chevauche René Char, Claudel monte sur Villon, Villon sur Apollinaire. Enfin, Malherbe vient, et entraîne à sa suite toute la Pléiade… Ronsard, Du Bellay, Belleau, Jodelle… L’alexandrin, l’ode et le sonnet piquent du nez dans la poussière. Les surréalistes sont ensevelis d’une seule traite, dans une violente rafale. Breton, Aragon, Eluard, Desnos… le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement, alors c’est bien simple, ils plongent tous vers le bas (…) Quant à Isidore Ducasse, il se retourne et s’envole avec un tel fracas qu’on se demande comment un si petit livre peut faire tant de bruit et si ce n’et pas lui au fond qui a provoqué un tel cataclysme. Un à un, ou par groupes, par paquets, les livres sont précipités vers la terre, et les phrases à l’intérieur des livres, et les lettres dans les mots, phonèmes, syllabes, syntagmes, segments de sons par saccades. Grammaire perdue, syntaxe suspendue, c’est tout l’ordre du monde qui est en train de se défaire, paragraphe par paragraphe, verset par verset, alinéa par alinéa. Toute la poésie française se casse la gueule. Seul Baudelaire résiste, là-haut, tout là-haut, pour je ne sais quelle raison, éternel récalcitrant.

Fukushima