Au cours de l’hiver, ma mère nous avait inscrits, mon père et moi, à un voyage organisé par la compagnie d’autocars de la ville. Il était prévu de descendre vers Lourdes en visitant des lieux touristiques, Rocamadour, le gouffre de Padirac, etc., d’y rester trois ou quatre jours et de remonter vers la Normandie par un itinéraire différent de celui de l’aller, Biarritz, Bordeaux, les châteaux de la Loire (…)
Le matin du départ, dans la deuxième quinzaine d’août – il faisait encore nuit -, nous avons attendu très longtemps sur le trottoir de la rue de la République car le car qui venait d’une petite ville côtière, où il devait embarquer des participants. On a roulé toute la journée en s’arrêtant le matin dans un café, à Dreux, le midi dans un restaurant au bord du Loiret, à Olivet. Il s’est mis à pleuvoir sans discontinuer, et je ne voyais plus rien du paysage à travers la vitre (…) Au fur et à mesure que nous descendions vers le sud, le dépaysement m’envahissait. Il me semblait que je ne reverrais plus ma mère. En dehors d’un fabricant de biscottes et sa femme, nous ne connaissions personne. Nous sommes arrivés de nuit à Limoges, à l’hôtel Moderne. Au dîner, nous avons été seuls à une table, au milieu de la salle à manger. Nous n’osions pas parler à cause des serveurs. Nous étions intimidés, dans une vague appréhension de tout.
Dès le premier jour, les gens ont conservé la place qu’ils occupaient au départ et ils n’en ont jamais changé jusqu’à la fin du voyage. Au premier rang droit, devant nous, deux jeunes filles d’une famille de bijoutiers d’Y. Derrière nous, une veuve, propriétaire terrienne, avec sa fille de treize ans, pensionnaire d’une institution religieuse de Rouen. Au rang suivant, une retraitée des postes, veuve, également de Rouen. Plus loin, une institutrice laïque, célibataire, obèse, en manteau marron et sandalettes. Au premier rang gauche, le fabricant de biscottes et son épouse, puis un couple de marchands de tissus-nouveautés, de la petite ville côtière, les jeunes femmes des deux chauffeurs de car, trois couples de cultivateurs. C’était la première fois que nous étions amenés à fréquenter de près, pendant dix jours, des gens inconnus qui étaient tous, à l’exception des chauffeurs de car, mieux que nous (…)
J’ai pris plaisir à découvrir les montagnes et une chaleur insoupçonnable en Normandie, à manger midi et soir au restaurant, à dormir dans des hôtels. Pouvoir me laver dans un lavabo, avec de l’eau chaude et froide, était pour moi le luxe. Je trouvais – comme je le ferai tant que je vivrai chez mes parents, et peut-être, critère d’appartenance au monde d’en bas – que c’était « plus beau à l’hôtel que chez nous ».  À chaque étape, j’étais avide de voir la nouvelle chambre. J’y serais restée des heures, sans rien faire, juste être là.
Mon père continuait de manifester de la défiance à l’égard de tout. Durant le trajet, il regardait la route, souvent escarpée, et se montrait plus attentifs à la conduire du chauffeur qu’au paysage. Le changement continuel de lit le dérangeait. La nourriture lui important beaucoup et il se montrait circonspect vis-à-vis de ce qu’on nous servait dans l’assiette, que nous ne connaissions pas, jugeant avec sévérité la qualité des produits ordinaires, comme le pain et les pommes de terre, qu’il cultivait dans son jardin. Dans les visites d’églises et de châteaux, il restait à la traîne, paraissant s’acquitter d’une corvée pour me faire plaisir. Il n’était pas dans son élément, c’est-à-dire dans une activité et en compagnie de gens correspondant à ses goûts et à ses habitudes.

La honte