(nous sommes après-guerre)

Paris me fit une sale impression que même les Champs-Elysées, larges comme un pont de porte-avions et sillonnés par quelques rares voitures, ne purent améliorer. Paris me paraissait une ville patibulaire, quelque peu déshonorée, qui avait réussi à survivre à la guerre. Les monuments et les façades de pierre étaient noirs, mais c’était la crasse, pas la fumée du désastre qui les avait entachés. Les Français s’étaient écroulés au premier round et avaient livré la capitale intacte, action pragmatique, sinon héroïque (…)
Il y a le Paris de Catherine de Médicis aux Tuileries, comme l’a décrit Hugo ; celui d’Henri Ier à l’Hôtel de Ville, de Louis XIV aux Invalides, de Louis XVI au Panthéon, et de Napoléon place Vendôme, mais c’était le Paris d’Henry Miller dans lequel nous étions ; je ne l’avais pas lu, mais je le devinais charnel, désaxé, en désaccord avec tout mais l’embrassant la minute suivante, en velours côtelé élimé, sans cravate, rentrant chez lui à pied par les rues. Ce Paris dans lequel vous vous réveilliez tuméfié après des nuits du tonnerre, des nuits indélébiles, les poches vides, les derniers billets éparpillés par terre, les souvenirs éparpillés aussi (…)
Paris. Le petit matin. Son haleine froide, étonnamment fraîche. L’élégance de ses rues anciennes, son prix toujours renversant. Le bruit de la circulation matinale. Le ciel sans défaut et dégagé. Quelque part dans la galerie de l’amour où les tableaux vous émeuvent au-delà des mots – la lumière, la divinité, la retenue absolue, où dans des lits défaits le matin, à voix basse, la vie vous est offerte –

Une vie à brûler