cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2019 (Page 1 sur 2)

Rome des jardins – Pierre Grimal

Il n’est guère de quartier, à Rome, où l’on n’entende le chant des oiseaux. Cela, d’abord, peut-être, parce qu’il y a partout des fontaines et de l’eau courante, mais aussi parce que les jardins y sont omniprésents. Au temps où la partie habitée de la Ville était restreinte à une portion seulement de l’ancien champ de Mars, tout ce qui, des ruines antiques, n’était pas transformé en forteresse, était devenu monastère ou villa, autant de solitudes où la nature vivante avait repris ses droits. Certes, les grands domaines qui naguère, couvraient les plus proches collines ont été le plus souvent morcelés, mais quelques-uns demeurent, même s’ils ne sont pas toujours accessibles. On devine leurs ombrages et leurs terrasses derrière les murs qui les protègent (…)
Tout naturellement, le jardin, enfermé dans les cloîtres, en vint à offrir l’image du paradis. C’était déjà la signification qu’il avait aux lointaines origines de cet art, et le mot persan « paradis » s’était conservé dans la tradition chrétienne : aussi ne peut-on s’étonner d’apprendre que ces jardins clos, quelque mystiques qu’ils fussent, s’ornaient de plantes nombreuses, parfois venues de loin et acclimatées sous le ciel romain ; les auteurs qui les décrivent ne peuvent échapper à la comparaison avec le jardin de la Création. Un paradis terrestre : luxuriance d’une végétation protégée, agrément d’une floraison continuée, d’espèce en espèce, parfum des fleurs et des plantes aromatiques, tout cela entre les ailes d’un portique, dispensant l’ombre et la lumière, la fraîcheur et la tiédeur, loin du monde et de ses tentations (…)
Ainsi, les jardins deviennent l’image, comme en un microcosme, de la société romaine toute entière, telle qu’on l’aperçoit sur les peintures et les gravures du temps passé : deux moines en robe blanche (voilà pour les disputes théologiques), quelques soutanes noires (ils préparent leur sermon), deux ou trois seigneurs merveilleusement vêtus, quelques groupes de dames (de celles qui vont seules par la ville, sans duègne ni sigisbée), çà et là un facchino oisif, un mendiant, parfois un cavalier ou une calèche. Le jardin accueille la Ville ; il s’est élargi et ouvert, il donne à respirer, et des vues sur le reste du monde –

Les siècles et les jours
Voyage à Rome

J’aime le sable à la folie – Catherine Vigourt

J’aime le sable à la folie, tous les sables de la petite plage. Le sable sec, fin et clair, si froid le matin quand les monitrices nous ouvrent l’enclos des jeux, avant que ne soient gonflées les épaisses bouées et retendus les ressorts en rangée au bord des trampolines. J’aime le sable limaille des jours de mauvais temps, celui des marées basses, brillant dans les moulières et crissant sous la pelle. J’aime le vent, le sel que j’embrasse sur ma peau en imaginant recevoir ce que boivent les monitrices aux lèvres des petits amis. J’aime la cueillette des algues, les étoupes vert pomme des limons, les brassées du varech parsemé d’ampoules brunes : on m’envoie les chercher pour décorer les châteaux de sable, rapporter par seaux entiers les coquilles colorées et les couteaux longilignes. Je vais vite en récolte, je n’ai pas de dégoût, je les enlèverai quand le soleil les aura cuits au fond des douves, quand d’étranges mouches y butineront la fin du monde. J’ai une truelle rouge que je ne perds jamais et qui rouille d’été en été, je découpe avec elle les créneaux au sommet des donjons ou les mèches emmêlées des sirènes. C’était le temps des concours de sable.
Parfois je m’en vais sans rien dire à personne. Je veux voir si les monitrices s’inquiètent. Je m’en vais au large de la plage, là où les gens ne s’installent plus, où ne s’avancent plus les glaciers ambulants, là où la mer montante fait un bruit lourd, répercuté contre la haute digue. Je saute entre les rocher, j’improvise une baignade exaltée sans lâcher des yeux le lointain drapeau vert. On ne panique pas pour moi : je reviens toujours, il ne m’est rien arrivé, pas de fâcheuse rencontre, on avait en ce temps moins peur pour les enfants (…)
Les mères à l’autre bout rissolent sur des pliants en feuilletant des magazines ; le bruissement de leurs mots forme une vague continue ; elles se lèvent alarmées de l’heure qu’elles ont oubliée, du dîner pour lequel elles n’ont disent-elles rien préparé. Elles voient débarquer le vendredi de leurs voitures bouillantes des inconnus en cravate dont elles s’aperçoivent que c’est bien leur mari. Parfois de grandes manoeuvres se produisent : un bal masqué qui fait jaillir les machines à coudre, le défilé du 14 juillet avec les chars à fleurir, et ce papier coloré qu’on achète au bazar, avec des sacs de confettis roses, pour le gondoler en lampion au bout d’un bâton. Parfois ce monde-là s’habille : on passera prendre un cocktail chez Mahu.
C’est un tout autre village les jours de pluie. On s’active autour des gaufres, on rachète des cirés au petit marché, on rouspète après le 15 août, le club de loisirs prend ses quartiers dans un gymnase près de l’église. Quand « on monte à Saint-Roch » le coeur se serre, la fin des vacances approche, l’heure de quitter les monitrices. Je sens encore l’odeur de la charpente, j’entends la rumeur des enfants que séquestraient les nuages, mais tout ceci alors ne me semblait pas tout à fait réel. C’était une bonté provisoire de l’été, même quand il ne faisait pas beau, et aucune autre villégiature, en Bretagne, Provence ou Italie n’égala cette offrande-là, qui ne venait de personne.

Un jeune garçon

Les carnets

Il fera beau sûrement. Il est encore tôt, fenêtres ouvertes, la voix d’une voisine au téléphone, pas dérangeante, les oiseaux, les roucoulements, les Nocturnes de Chopin. Je les aime ainsi, en matinées printanières, avant que le soleil ne chauffe.  Fleurs et plantes arrosées, me suis laissée guider, vers mes carnets, dans le bureau. Pourquoi cet ancien carnet ? Le premier ; ouvert peu de jours suivant notre mariage civil avec Urli. Nous nous sommes mariés un an après la mort de Laura. Entre trois amis. Et un déjeuner dans les ors de Versailles. Très vite, Urli a voulu faire bénir nos alliances. En duo, sommes entrés dans la petite église toute silencieuse. Roméo et Juliette. Une jeune femme brune priait, assise au premier rang. Urli mit  quelque monnaie dans le tronc près de Sainte Thérèse, pour  trois cierges, qu’il alluma. Il sortit maladroitement les écrins de sa poche. Prit les alliances et, timidement, lui, le magnifique, s’avança vers le bénitier. –  Et nous sommes partis au Louvre. Un des beaux moments de ma vie. Rentrant, j’ai trouvé ce cahier provenant d’un musée. Quand je pense au nombre d’heures qu’Urli a dû passer à m’offrir carnets, cahiers, crayons, et livres, j’en ris. C’est important d’aimer. Plus important est de savoir rester amoureux. – Des interruptions parfois, des mois sans rien noter, c’est pas grave. – Suis passée des cahiers à spirales, au Moleskine à couverture souple, noire, feuilles unies blanc cassé. Je déteste les papiers blanc d’hôpital. Le bruit du stylo sur ce papier, j’adore ça.  Mais là, sans nostalgie, j’vais piocher, je voudrais retrouver les notes sur les rêves du matin, ceux qui vous réveillent d’un coup.

Une femme douce

Vous êtes une femme douce, m’a dit cet homme, il quittait la table du petit resto où il était assis près de moi ; comme s’il avait fait le compte et me présentait l’addition. Il ajoute,  sur ce même ton, calme, désolé pour moi : Les femmes douces font un peu peur vous savez. Je ne sais ce qui en moi l’amena à cette conclusion. Je mangeai la pasta. Je n’ai pas argumenté. Suis retournée à mes linguine, au verre de vin de Toscane, attristée un rien, je dois bien le reconnaître. Il m’a fait mal. Ne lui ai pas dit de s’asseoir face à moi pour en discuter. Je m’en veux aujourd’hui. Rédhibitoire la douceur ? Tiède la douceur ? Mièvre la douceur ? Sans caractère la douceur ? Accaparante la douceur ? – Ma pensée, heureusement, me mène alors à me rappeler, approximative, cette phrase de Sollers sur Vivant-Denon  : Avoir du caractère, ce n’est pas systématiquement avoir mauvais caractère. Je la fais mienne désormais. Ras-le-bol. Je la revendique cette douceur et lui sais gré d’être encore là, malgré les drames et les pleurs. Elle est alliée à la gaieté. Elles me préservent. Anne Dufourmantelle dit que la douceur est une énigme.
La douceur, pas une femme douce.

Anne-Aurore

Un jour d’automne j’ai rencontré la petite Anne-Aurore. Pendant trois années, jusqu’à son entrée en 6e, je l’ai aidée à faire devoirs et leçons. Les maths, c’est elle qui m’apprenait. Cette gamine m’a scotchée.
Sa maman est camerounaise, divorcée du père, blanc. Elle se donne à fond pour sa fille, lui donnant le goût des arts, des mots, de la découverte. Anne-Aurore s’en donne à coeur joie là-dedans. Un soir, elle rentre d’école et me dit  tout de go : Tu sais Anna, je suis d’accord avec Einstein, tout est relatif…  Bon, Allez !, on y va.
Elle est belle Anne-Aurore, discrète mais très forte. Elle a conscience de ce qu’elle apprend, sait. Elle enregistre. Un jour nous parlions de racisme, rapport à un texte. As-tu subi le racisme Anne-Aurore ? – Oui, une fois, des garçons se sont moqués de moi, de ma couleur de peau. – En as-tu parlé à ta maman ? – Non, je ne veux pas lui faire de peine. – Il faut le dire, Anne-Aurore. À deux vous serez plus fortes pour vaincre la bêtise. – Je comprends ce que tu dis. Je vais le faire.
Elle savait mon amour des mots. Elle s’amusait quand je simulais la crise cardiaque devant ses fautes d’orthographe. Mais elle me fit un sublime cadeau, quant un soir, ayant oublié son livre, elle ne pouvait faire sa leçon ; alors je lui dis : Je vais te faire une dictée de mots, si tu le veux bien. Réponse d’Anne-Aurore : Ô oui, je suis affamée de mots. Après, je te jouerai un petit air au piano. Tu veux quoi ? Du blues, du classique, tu me diras.
Elle fait sa 4e maintenant. Veut se diriger vers les sciences. Einstein, quoi.

Sage

Il y eut ce bref instant où je me suis vue dans le miroir. Je veux dire vue, en dedans. Sage, bien trop sage. Ça m’a paniquée. J’ai trouvé que ça venait trop tôt et que ça ne m’allait pas du tout, mais alors pas du tout. Suis la seule responsable. Refus de tout. Voyage ? Refus. Refus de tout dîner à plusieurs. Effet pot de fleur dit Erri. C’est tout à fait ça. Refus. Refus. Isolement. Dame au petit chien je deviens. Te voilà bien. Le remède ? Quelque chose entre l’ouverture à soi, aux autres, une joie. Dire oui. Dire non, si on le pense. Ne pas vivre par procuration surtout. En suis-je là ? Se lancer, comme avant. Se fier à son intuition, la merveilleuse intuition. Et si on s’trompe, ça ira quand même. Sagesse et non pas sage.

Les lumières de Levant se sont éteintes – Amin Maalouf

« De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier », soupiraient les philosophes français des Lumières en songeant à l’ordre social et à la monarchie de leurs propre pays. Aujourd’hui, les roses pensantes que nous sommes vivent de plus en plus longtemps, et les jardiniers meurent. En l’espace d’une vie, on a le temps de voir disparaître des pays, des empires, des peuples, des langues, des civilisations.
L’humanité se métamorphose sous nos yeux. Jamais son aventure n’a été aussi prometteuse, ni aussi hasardeuse (…)
C’est dans l’univers levantin que je suis né. Mais il est tellement oublié de nos jours que la plupart de mes contemporains ne doivent plus savoir à quoi je fais allusion.
Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de nation portant ce nom. Lorsque certains livres parlent du Levant, son histoire reste imprécise, et sa géographie mouvante – tout juste un archipel de cités marchandes, souvent côtières mais pas toujours, allant d’Alexandrie à Beyrouth, Tripoli, Alep ou Smyrne, et de Bagdad à Mossoul, Constantinople, Salonique, jusqu’à Odessa ou Sarajevo.
Tel que je l’emploie, ce vocable suranné désigne l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident. De leur intimité a failli naître, pour tous les hommes, un avenir différent (…)
Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète. Et, de mon point de vue, ce n’est pas simplement une coïncidence.

Le naufrage des civilisations

Elle me raconte

Elle me raconte. Elle me raconte son amour déçu. Elle me raconte cette partie de sa vie tout en me versant du Champagne dans la jolie coupe. J’en suis à la troisième quand même. Je suis ce samedi matin-là, dans une boutique à la mode, disons-le, dans un quartier ultra protégé où je passe rarement. Au premier étage il y a le salon d’essayage où j’ai trouvé « l’objet de mon désir », et, attenante, une splendide terrasse ouverte, au calme. C’est là qu’elle se confie. Elle, la jeune vendeuse, qui est-elle ? Une jeune femme brune, mince dans sa tenue sombre de rigueur, une trentaine d’années, un merveilleux regard,  beaucoup d’intelligence dans le comportement, les propos. Elle m’a adoptée d’emblée. Je sais pas comment. Elle a aimé je crois quand, choisissant l’évidence, le long imperméable vert, tout en souplesse, au noir, plus court et raide, j’ajoutai : « Mon mari aurait été  heureux de me voir avec ». Emue d’un coup, elle me demanda. J’ai répondu. Toujours émue, elle confirme que ce choix est le bon. Non pas comme on le dit mécaniquement, elle le pensait vraiment. Me dit que je le porte de façon moderne (ça m’a fait rire). Je veux régler alors. Elle ajoute, souriant  : On ne va pas se quitter comme ça ! et proposé un café ou pourquoi pas du Champagne. Champagne ! qu’elle ne pouvait partager avec moi, « Nous n’avons pas le droit ». – Vous asseoir, vous pouvez ? – Oui. Et c’est ainsi qu’elle raconta. D’abord le travail, attentive, intuitive, elle l’aime ce travail, puis la rencontre, Lui, beaucoup plus âgé, la cinquantaine finissante. Un coup de foudre improbable. Au début, chacun chez soi ; les rendez-vous, les conversations, les balades, le plaisir d’être ensemble ; assez vite il lui demande de venir partager son appartement. Là, évidemment la différence d’âges a fait le job. Implacable, la catastrophe au jour le jour, petit à petit il a voulu régir sa vie. Lui, savait. Chagrin. Trop de chagrin. Elle est partie, se concentre sur son travail et, radicale, ne veut plus aimer.
À moins que…, lui ai-je répondu aussi sec.
Un beau sourire de complicité alors, et Sabrina pointa un doigt vers le Champagne.
J’ai dit  banco !

Tu le sais

C’est bon !…  après tous ces silences, sans savoir d’où vient le déclic, entendre un matin sa voix chanter, se voir, nue, siffloter sous la douche une playlist réduite à l’extrême d’ailleurs : Love, love me do, la Sarabande de la 4e Partita de Bach,  Don Giovanni,  Vorrei e non vorrei.
– Là ci darem la mano,
Là mi dirai di si,
Vedi, non è lontano…
Vous connaissez ? C’est pur délice.
Approuver l’odeur du savon italien. Des crèmes. De mon parfum. Revenues, comme ça, sans tambour ni trompettes les sensations. Indifférence devant le chiffre qui s’annonce en vainqueur sur la balance. Tu t’en tapes, mais tu t’en tapes ! Tu sais que tu vas le faire descendre en deux temps trois mouvements ce chiffre. Tu penses à Sollers qui l’emploie si bien ce verbe : Savoir. Tu comprends. Tu sais. Tu sais que ça va marcher, s’en est fini de tes foutaises. Clarté de la chose. Rien à voir avec la volonté, la motivation. Lavée, rincée, éventée, révélée. Tu sais d’instinct que tu vas retrouver forme, concentration, curiosité, plaisirs, en toute simplicité, sans tralala, et la vigilance, qui va avec. D’autres épreuves, mais tu tiendras. Tu sais.
Pas pour rien.
Tu le sais.

°°°

Restera ? ne restera pas ? – Jean Starobinski

Restera ? ne restera pas ? À peine paru, un livre aujourd’hui provoque ces questions, du moins parmi ceux qui se demandent « s’il vaut la peine de lire ». Questions naïves, sans vraie réponse, mais qui sont l’antidote de l’effet immédiat du succès, et qui viennent le doubler, parfois par dépit, par jalousie ou paresse, en soulevant le soupçon prophétique d’un « point de lendemain ». Les arguments statistiques ne manquent pas pour justifier le soupçon – sans beaucoup troubler,  sur le moment, la fête médiatique qui s’organise autour d’un prix, d’un lancement, d’une longue présence dans le palmarès des meilleures ventes.
L’habitude est prise que le succès aille au nouveau, à ce qui est écrit comme on n’a jamais écrit, senti comme on n’a jamais senti – en secret accord avec un monde qui change et que nous voulons voir changer. « N’apporte rien de nouveau » est un verdict de mort, qui tue un livre dès le comité de lecture – c’est-à-dire dans ces limbes redoutables qui s’interposent entre la machine à écrire de l’écrivain et les presses d’où « sort » le livre. Mais quelques lecteurs, beaucoup peut-être, se demandent en jugeant un « vient de paraître », s’il sera relu lorsqu’il ne sera plus nouveau. Le bon critique est celui qui parie juste, qui prédit une mémoire future et qui, par lui-même, contribue, d’abord à ses risques et périls, au succès présent. Il devine du renouvelable dans l’oeuvre qui ne sera plus nouvelle.

Présence des classiques ?

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