Un jour d’automne j’ai rencontré la petite Anne-Aurore. Pendant trois années, jusqu’à son entrée en 6e, je l’ai aidée à faire devoirs et leçons. Les maths, c’est elle qui m’apprenait. Cette gamine m’a scotchée.
Sa maman est camerounaise, divorcée du père, blanc. Elle se donne à fond pour sa fille, lui donnant le goût des arts, des mots, de la découverte. Anne-Aurore s’en donne à coeur joie là-dedans. Un soir, elle rentre d’école et me dit  tout de go : Tu sais Anna, je suis d’accord avec Einstein, tout est relatif…  Bon, Allez !, on y va.
Elle est belle Anne-Aurore, discrète mais très forte. Elle a conscience de ce qu’elle apprend, sait. Elle enregistre. Un jour nous parlions de racisme, rapport à un texte. As-tu subi le racisme Anne-Aurore ? – Oui, une fois, des garçons se sont moqués de moi, de ma couleur de peau. – En as-tu parlé à ta maman ? – Non, je ne veux pas lui faire de peine. – Il faut le dire, Anne-Aurore. À deux vous serez plus fortes pour vaincre la bêtise. – Je comprends ce que tu dis. Je vais le faire.
Elle savait mon amour des mots. Elle s’amusait quand je simulais la crise cardiaque devant ses fautes d’orthographe. Mais elle me fit un sublime cadeau, quant un soir, ayant oublié son livre, elle ne pouvait faire sa leçon ; alors je lui dis : Je vais te faire une dictée de mots, si tu le veux bien. Réponse d’Anne-Aurore : Ô oui, je suis affamée de mots. Après, je te jouerai un petit air au piano. Tu veux quoi ? Du blues, du classique, tu me diras.
Elle fait sa 4e maintenant. Veut se diriger vers les sciences. Einstein, quoi.