J’aime le sable à la folie, tous les sables de la petite plage. Le sable sec, fin et clair, si froid le matin quand les monitrices nous ouvrent l’enclos des jeux, avant que ne soient gonflées les épaisses bouées et retendus les ressorts en rangée au bord des trampolines. J’aime le sable limaille des jours de mauvais temps, celui des marées basses, brillant dans les moulières et crissant sous la pelle. J’aime le vent, le sel que j’embrasse sur ma peau en imaginant recevoir ce que boivent les monitrices aux lèvres des petits amis. J’aime la cueillette des algues, les étoupes vert pomme des limons, les brassées du varech parsemé d’ampoules brunes : on m’envoie les chercher pour décorer les châteaux de sable, rapporter par seaux entiers les coquilles colorées et les couteaux longilignes. Je vais vite en récolte, je n’ai pas de dégoût, je les enlèverai quand le soleil les aura cuits au fond des douves, quand d’étranges mouches y butineront la fin du monde. J’ai une truelle rouge que je ne perds jamais et qui rouille d’été en été, je découpe avec elle les créneaux au sommet des donjons ou les mèches emmêlées des sirènes. C’était le temps des concours de sable.
Parfois je m’en vais sans rien dire à personne. Je veux voir si les monitrices s’inquiètent. Je m’en vais au large de la plage, là où les gens ne s’installent plus, où ne s’avancent plus les glaciers ambulants, là où la mer montante fait un bruit lourd, répercuté contre la haute digue. Je saute entre les rocher, j’improvise une baignade exaltée sans lâcher des yeux le lointain drapeau vert. On ne panique pas pour moi : je reviens toujours, il ne m’est rien arrivé, pas de fâcheuse rencontre, on avait en ce temps moins peur pour les enfants (…)
Les mères à l’autre bout rissolent sur des pliants en feuilletant des magazines ; le bruissement de leurs mots forme une vague continue ; elles se lèvent alarmées de l’heure qu’elles ont oubliée, du dîner pour lequel elles n’ont disent-elles rien préparé. Elles voient débarquer le vendredi de leurs voitures bouillantes des inconnus en cravate dont elles s’aperçoivent que c’est bien leur mari. Parfois de grandes manoeuvres se produisent : un bal masqué qui fait jaillir les machines à coudre, le défilé du 14 juillet avec les chars à fleurir, et ce papier coloré qu’on achète au bazar, avec des sacs de confettis roses, pour le gondoler en lampion au bout d’un bâton. Parfois ce monde-là s’habille : on passera prendre un cocktail chez Mahu.
C’est un tout autre village les jours de pluie. On s’active autour des gaufres, on rachète des cirés au petit marché, on rouspète après le 15 août, le club de loisirs prend ses quartiers dans un gymnase près de l’église. Quand « on monte à Saint-Roch » le coeur se serre, la fin des vacances approche, l’heure de quitter les monitrices. Je sens encore l’odeur de la charpente, j’entends la rumeur des enfants que séquestraient les nuages, mais tout ceci alors ne me semblait pas tout à fait réel. C’était une bonté provisoire de l’été, même quand il ne faisait pas beau, et aucune autre villégiature, en Bretagne, Provence ou Italie n’égala cette offrande-là, qui ne venait de personne.

Un jeune garçon