cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2019

Pourquoi Sollers,

Beau jour, le jour où Urli m’offre Femmes, paru quelques années auparavant. Splendeur du titre. Jamais lu Sollers. J’ouvre sur la citation de William Faulkner : Né mâle et célibataire dès son plus jeune âge… Possède sa propre machine à écrire et sait s’en servir. – Malin, non ? Je tourne quelques pages blanches. Et je lis ça :

« Depuis le temps… Il me semble que quelqu’un aurait pu oser… Je cherche, j’observe, j’écoute, j’ouvre des livres, je lis, je relis… Mais non… Pas vraiment… Personne n’en parle… Pas ouvertement en tout cas… Mots couverts, brumes, allusions… Depuis tout ce temps… Combien ? Deux mille ans ? Six mille ans . Depuis qu’il y a des documents… Quelqu’un aurait pu la dire, quand même, la vérité, la crue, la tuante… Mais non, rien, presque rien… Des mythes, des religions, des poèmes, des romans, des opéras, des philosophies, des contrats… Bon, c’est vrai, quelques audaces… Mais l’agrandissement, le crime énervé, l’effet… Rien, ou presque rien, sur la cause… LA CAUSE.
Le monde appartient aux femmes.
C’est-à-dire à la mort.
Là-dessus, tout le monde ment.
Lecteur, accroche-toi, ce livre est abrupt. Tu ne devrais pas t’ennuyer en chemin, remarque.  »

… et depuis ces lignes, pas un livre nouveau que j’ouvre sans me demander si je saisis bien tout. Cet homme m’a appris à savoir lire. À m’interroger. Avec Femmes j’ai compris pas mal de petites choses et de grandes choses. Mais, le beau de l’affaire, il mit des mots sur ce que je suis, ressens sans avoir su l’exprimer  avant. Il m’a appris. Appris sans cesse. Je ne savais pas que j’étais dans un tel dénuement, que j’avais si faim. Je m’en donne à coeur joie et c’est bien comme ça.

Hémophile

Il y a cette information qui passe à la télévision, les enfants hémophiles. D’un coup, me ramène à mes souvenirs cet amoureux d’adolescence. Un charme fou, cheveux longs ondulés, blonds foncés. Il était ami avec un de nos copains de banlieue et habitait je ne sais quelle province. Venu passer quelques jours chez lui, la rencontre se fit un jour de fête. Je riais sûrement lorsque je sentis comme un point de chaleur dans le dos. Me retournais. À l’écart, contre un mur, un rien dans l’ombre d’une porte, il me regardait. J’ai aimé ce regard. Gentil. Comme l’écrit si bien Siri Husvedt à la dernière ligne d’Un été sans les hommes, « Laissez-le venir à moi ». Il vint. J’avais quoi, 16 ans, peut-être le début de mes 17 ans. Lui aussi. Pendant quelques jours nous nous revîmes. De longues promenades dans ces banlieues qui se transformaient. Restaient encore quelques jolis jardins et parc avec vue lointaine sur Le Bourget. Et Paris, à deux pas. Un après-midi, soudain, il s’est mis à pleuvoir. Main dans la main nous avons couru pour nous abriter. Soudain, il s’affaissa. Il m’expliqua son mal. On lui interdisait de courir, trop nager, panique à la moindre blessure, hémophilie…. mais il pouvait écrire nos initiales sur nombre de troncs d’arbres et ne s’en privait pas. Je crois que je n’ai pas saisi son quotidien drastique. Il aimait suivre le dessin de mes lèvres avec ses doigts. Deux gamins.

Un vieil homme est entré dans le pré, – Henry Bauchau

Un vieil homme est entré dans le pré, il vérifie les clôtures électriques. Il ne faut pas que les bêtes s’en aillent, car lorsqu’il faut courir après… Il fait un geste fatigué.
Le beau temps a permis de rentrer les récoltes, mais l’herbe a bien poussé pendant les pluies.
Il dit qu’il n’entend plus très bien. Il a un regard bleu, très calme et tu vois que sa lampe est presque consumée.
Tu ne peux oublier l’amitié du visage, la grâce qui suffit, la grâce qui survient et fait en te quittant un geste de la main.

Heureux les déliants

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