cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2019

Le jardin, à droite de la falaise

Je n’en reviens pas. Le chiffre me scotche. Bientôt dix ans que me voilà installée ici, dans cet appartement. À l’instant où j’entendis le son vénitien des cloches voisines, j’ai dit Oui.  Dix ans !  Cinq, six, pour moi. Quatre années à la trappe. Qu’est-ce qui s’est passé ? –  Comme il se doit, suis tombée amoureuse. Deux fois. Un premier élan. Encore un journaliste. Je l’ai fui très vite. Trop connu. Trop tout. Mais j’étais dans l’élan. Rencontre romanesque, comme j’aime, avec Clem. Encore un journaliste. Tohu-bohu de la vie avec Clem. La mort de Clem. Le gouffre. Quatre années de gouffre faut croire. Et là, clarté retrouvée, ou faux-semblant diront certains.  Envie retrouvée, ou faux-semblant diront les autres. Quelle que soit la réponse, j’ai dépensé un fric de dingue pour tout changer ici. Suis totalement irresponsable. En y réfléchissant calmement,  j’ai cependant compris un truc. Une évidence. – Je n’ai pas d’ailleurs- . Oui, je peux aller à droite à gauche chez les amis. Mais, personnellement, je n’ai plus personne. La famille est désormais un mot hors d’atteinte. Cet appartement, il est tout mes ailleurs. Intuitivement, j’ai voulu que le salon soit mon Paris ; l’endroit où l’on dîne, une province désuète. La chambre, un autre pays. Le bureau, un jardin secret. L’appartement sent bon. Il est propre. Même les endroits cachés sont nets, rangés. On y circule bien. Il est sympathique. Les copines viennent partager le Champagne… J’attends mon nouvel amoureux, puisqu’amoureux il y aura, n’est-ce pas ?
Catherine, mon amie hypno-thérapeute, sait qu’inconsciemment ça me semble improbable. Alors : « Je veux que tu fasses le pari de Pascal. Que tu y crois », ou croies, je me noie dans le subjonctif.  Nous avons fait alors une séance d’hypnose sur la confiance en soi, le passé. Me suis vue tout en haut d’une falaise. Tout autour, la mer. Il faisait beau. Elle me demande où je me situe sur la falaise. À droite. – Qu’est-ce qui prend le plus de place ? Imagine une photo. – La plus grande partie c’est la falaise. Et moi je suis tout à droite. – Catherine, inquiète. La gauche c’est le passé. La droite, l’avenir. Le passé prend encore trop de place. Sors du cadre. Imagine. – Je sors du cadre. J’ouvre à droite une petite porte de jardin en bois. – Je pense illico à Quignard, Dans ce jardin qu’on aimait. – J’avance dans ce jardin très simple, touffu,  fleuri. – Catherine me demande d’aller vers mon amoureux. – J’y vais. Il est bien là ; près d’une table. Je vois sa silhouette. Son visage, dans l’ombre. Il m’accueille, me serre dans ses bras. – Catherine : Chaque jour, va dans ce jardin.
Le plus singulier c’est que je m’orientais de plus en plus vers la droite dans le fauteuil où j’étais, j’allais tomber. Qu’importe : Je me tordais résolument pour aller vers cet avenir-là.

Aujourd’hui, j’ai envie de me répéter,

Est-ce dû à l’effet de ce Champagne matinal ? Pas certain. Aujourd’hui, à l’instant, j’ai envie de me répéter… J’ai envie de fouiller dans tes poches, moi qui ne l’ai jamais fait. Envie de trouver ces multitudes de petits papiers sur lesquels tu notais à la va-vite les livres dont je te parlais. Tiens ! Sollers sort un roman un essai ! Tiens !.. Avais-tu seulement conscience à quel point tu étais irrésistible quand tu faisais ça. J’ai envie de te retrouver me serrant pour m’apprendre la mort de Sagan. Juste ces mots. « Bonjour tristesse ». Le truc c’est ça. Avec toi, j’ai toujours eu envie. De toi, d’abord, ta peau. Marcher près de toi. De lire. De parler. De rire. Partager ta table. L’envie toujours de faire quelque chose ensemble. Les silences aussi étaient délicieux. Tu vas bien ? J’adorais te regarder choisir un fruit, des légumes. J’aimais ta cuisine. Tu avais le sens des saveurs. J’ai envie d’aller avec toi de nouveau, quand un jour tu me dis : « Viens, je t’emmène quelque part ». Je n’ai pas compris. Berluti. Tu m’as expliqué. Ton père, mort alors que tu avais 9 ans. Ta maman, sans ressources, devant travailler dans un pressing. Elle avait droit chaque année à des bons de chaussures pour son enfant. Tu détestais ces chaussures imposées. Pendant deux heures je t’ai regardé choisir tes couleurs. La forme de tes chaussures. Les tiennes. Je n’arrive pas à les donner, stupide que je suis. J’ai envie de me marier encore avec toi. De voyager, retourner à Venise. New York. Lever le nez avec toi. Envie de discuter politique. Je perdais toujours. Ton argumentation était sans appel. Et puis Mozart, un autre de nos liens. J’ai envie de t’entendre me dire  « Choisis! » quand Laura te rappela un jour : Maman n’a rien à se mettre. On bossait 24/7. Tu m’as littéralement saisie par la main, j’ai tout lâché, tu m’as emmené derrière l’agence, Place des Victoires, nous sommes montés au premier étage d’un magasin « Choisis ! » – J’ai gardé longtemps le long manteau chocolat. Tu étais un seigneur. Un gentil. C’est important de le dire. – Mais là, il faut que je sorte. Erri le petit chien a besoin de prendre l’air…

Avec Bacon – Franck Maubert

Quel autre artiste en a dit autant sur l’existence humaine ? Francis Bacon, habité de démons, a su charger ses peintures du tragique de la vie, de ses drames et de ses sentiments. Ne pas se contenter de le considérer comme un simple, mais génial, manipulateur de couleurs. Bacon part du fait que la vie est dénuée de sens, il y puisera toute son énergie. Face à une oeuvre de Bacon, il faut garder à l’esprit cette question, « Pourquoi peint-il ? » Pour exprimer un cri. L’art est un cri pour combattre l’étouffement, m’a-t-il dit un jour (…)
Il évite le « reportage » et l’anecdote qu’il juge comme des facilités. Ça ne l’intéresse pas. Peindre n’est pas mettre en scène une histoire, on l’a compris, c’est suggérer une histoire et l’effacer en même temps. Alors, il ose laisser libre cours à ses dérives, entre modernité et classicisme, duel de forces à la fois tumultueux et contrôlé. Entre subtilité et brutalité. Oui, il respecte les codes, les règles de l’art, l’équilibre de la mise en page, de la mise en scène. Dans chaque tableau, il ruse, il risque, il se risque. Comme dans sa vie, au jeu de la roulette, il court sa chance avec ce goût effréné, son avidité de vie. Il cherche le hasard, l’accident, le dirige, le contrôle, usant de tous les moyens, parfois irrationnels (…)
Les à-plats en fond et les sujets en mouvement qui semblent surgir renforcent l’effet de théâtralité. Dans ses arrière-plans, il travaille le vide pour inscrire sa figure dans un schéma spatial, jouant de l’ascétisme et de l’inertie du décor. C’est un de ses procédés qu’il reconnaît : Un fond permet de mieux percevoir une image, ce que l’on souhaite désigner, la projeter, la mettre en avant. Alors ses corps peuvent se tordre, jusqu’à l’épilepsie, copuler ou s’exhiber dans l’obscurité des nuits (…)
J’aime beaucoup l’orange, comme toutes les couleurs qui n’ont pas de rapport avec la réalité. Il faut le mensonge pour arriver à la réalité. Il faut être faux. C’est la couleur de la vie dans un sens, cela lutte contre la mort (…)
Bacon est un risque-tout, il ne planifie rien, compte sur l’accident et l’instinct. Michel Leiris écrira : « C’est une bête d’atelier ». Il préfère brouiller les pistes (…)
Bacon rend vivant ce qu’il peint. On sent la présence de la main.

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