Quel autre artiste en a dit autant sur l’existence humaine ? Francis Bacon, habité de démons, a su charger ses peintures du tragique de la vie, de ses drames et de ses sentiments. Ne pas se contenter de le considérer comme un simple, mais génial, manipulateur de couleurs. Bacon part du fait que la vie est dénuée de sens, il y puisera toute son énergie. Face à une oeuvre de Bacon, il faut garder à l’esprit cette question, « Pourquoi peint-il ? » Pour exprimer un cri. L’art est un cri pour combattre l’étouffement, m’a-t-il dit un jour (…)
Il évite le « reportage » et l’anecdote qu’il juge comme des facilités. Ça ne l’intéresse pas. Peindre n’est pas mettre en scène une histoire, on l’a compris, c’est suggérer une histoire et l’effacer en même temps. Alors, il ose laisser libre cours à ses dérives, entre modernité et classicisme, duel de forces à la fois tumultueux et contrôlé. Entre subtilité et brutalité. Oui, il respecte les codes, les règles de l’art, l’équilibre de la mise en page, de la mise en scène. Dans chaque tableau, il ruse, il risque, il se risque. Comme dans sa vie, au jeu de la roulette, il court sa chance avec ce goût effréné, son avidité de vie. Il cherche le hasard, l’accident, le dirige, le contrôle, usant de tous les moyens, parfois irrationnels (…)
Les à-plats en fond et les sujets en mouvement qui semblent surgir renforcent l’effet de théâtralité. Dans ses arrière-plans, il travaille le vide pour inscrire sa figure dans un schéma spatial, jouant de l’ascétisme et de l’inertie du décor. C’est un de ses procédés qu’il reconnaît : Un fond permet de mieux percevoir une image, ce que l’on souhaite désigner, la projeter, la mettre en avant. Alors ses corps peuvent se tordre, jusqu’à l’épilepsie, copuler ou s’exhiber dans l’obscurité des nuits (…)
J’aime beaucoup l’orange, comme toutes les couleurs qui n’ont pas de rapport avec la réalité. Il faut le mensonge pour arriver à la réalité. Il faut être faux. C’est la couleur de la vie dans un sens, cela lutte contre la mort (…)
Bacon est un risque-tout, il ne planifie rien, compte sur l’accident et l’instinct. Michel Leiris écrira : « C’est une bête d’atelier ». Il préfère brouiller les pistes (…)
Bacon rend vivant ce qu’il peint. On sent la présence de la main.