cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2019

La médaille

Il y avait ce tiroir où tu avais empilé les dossiers, les papiers de la maman d’Urli. L’autre jour tu as voulu trier, ne pas hésiter à jeter. Et c’est alors que tu l’as vue, coincée entre deux pages d’un agenda. On ne sait pourquoi elle se trouvait là. Une médaille ancienne de Marie, en argent, ovale. Simple, au dessin estompé. Toute petite dans le creux de ta main, même pas un centimètre avec son anneau. Tu n’as pas hésité. Comme stimulée, tu as cherché une chaîne très fine que l’on t’avait offerte. Tu l’as retrouvée facilement d’ailleurs. Tu as enfilé la médaille à la chaîne, fermé la chaîne autour de ton cou. Ton visage s’est alors trouvé comme ravivé par cette présence discrète. Une pensée négative a voulu s’installer illico: tu dois la cacher. Ne pas la montrer. Les temps sont ainsi. Tu as foutu une baffe à l’idée. Et tu la portes désormais chaque jour sans la retirer, la petite médaille. Elle fait partie de toi, tu le sais.

Court vêtue – Marie Gauthier

Il l’aimait bien cette fille. C’était même un peu plus que ça. Elle était liée au bourg, à la rivière, aux routes de goudron. Souvent alors qu’il balayait les parkings, nettoyait les fossés, Félix la voyait marcher sur la route et se demandait où elle allait. À la maison, il l’observait enfiler la tenue du supermarché ou faire la lessive pour le père au mégot. Dans la salle de bain elle se lavait enveloppée d’odeurs parfumées mais il ne pouvait pas la voir. Elle parcourait la maison dans tous les sens. La rendait vivante. C’était une fille jeune en jupe courte qui montrait ses jambes, qui parfois mettait des hauts talons et parfois des Scholl. Elle se coulait dans son métier de vendeuse, se fondait dans le costume et dans le décor. Mais en même temps, quand elle traversait le bourg c’était impossible de ne pas la voir. Sa silhouette attirait les regards. Elle était éclatante, étincelante même quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Voilà ce qu’elle était pour Félix. Voilà ce qu’il pensait quand il la regardait assis sur le tabouret de la cuisine.
Félix avait demandé comment c’était. Gil avait tiré de sous son lit des revues. Elle avait répondu C’est comme ça. Il y avait une dizaine de magazines avec des photos en couleurs sur la couverture et à l’intérieur, des photos chocs. Des hommes et des filles. Ça faisait irruption. Gil tournait lentement les pages en s’assurant que Félix ne manquait rien. Elle posait l’index sur une photo pour qu’il n’oublie pas, qu’il apprenne. Elle disait Voilà et voilà. J’en ai encore beaucoup d’autres mais ça suffit. T’as déjà tout là-dedans. Après les filles ne sont pas habillées pareil mais en fait ça se ressemble. Elle lui montrait les photos avec une sorte de passion, sans dire un mot. Les images parlaient d’elles-mêmes. Son doigt et ses yeux guidaient le regard de Félix. C’était comme un album d’enfant. Elle en faisait le même usage, elle était contente de le partager avec lui, comme un trésor caché.

la forme de l’amour – Camus

La mort donne sa forme à l’amour comme elle la donne à la vie – le transformant en destin. Celle que tu aimais est morte dans le temps où tu l’aimais et voici désormais un amour fixé pour toujours – qui, sans cette fin, se serait désagrégé. Que serait ainsi le monde sans la mort, une suite de formes évanouissantes et renaissantes, une fuite angoissée, un monde inachevable. Mais heureusement la voici, elle, la stable, René devant Pauline, verse les larmes de la joie pure – du tout est consommé – de l’homme qui reconnaît qu’enfin son destin a pris forme.

Carnets II,

Le salon XVIIIe

J’ai vu tout à l’heure la photo d’un beau salon XVIIIe. Ce n’est pas le premier, mais pourquoi cette photo-là me mena-t-elle direct vers le salon XVIIIe qui se trouvait dans la bâtisse de ma marraine, dans le Vercors. L’été. L’odeur retrouvée. Sûrement. J’y suis née dans ce Vercors, mes premiers pas furent  là-bas. Un vrai labyrinthe cette maison. Je m’y perdais. Des coins, des recoins. Une vaste cuisine donnait sur la prairie (une vache m’y coursa un matin, j’ai jamais compris pourquoi), de petites pièces adjacentes, les chambres en haut ou à mi-étage. Labyrinthe pour l’enfant que j’étais. Mais à l’arrière, tout le long de la bâtisse, un salon, souvent dans la pénombre. On y fermait les volets pour éviter que le soleil ne ruine les tapisseries des fauteuils et canapés. Ma pièce préférée. J’aimais ces fauteuils laqués gris clair. Les motifs des tapisseries. Quelques fleurs. Les Fables. J’aimais être dans cette semi-obscurité. La fraîcheur était accentuée par le bruit de l’eau de la montagne qui coulait dans  la fontaine en pierre brute, en face. Mais surtout l’odeur. L’odeur forte des reliures en cuir. C’est là qu’est né mon amour des livres.
Je ne vins à Paris, chez ma grand-mère, qu’une fois sa colère calmée contre maman. En bonne italienne, elle l’avait chassée, pas de femme enceinte chez elle sans mari. Comment maman avait-t-elle pu rencontrer cette femme plus âgée qu’elle, d’un milieu à l’opposé du sien ?
Elles se rencontrèrent en prison.
Mais ceci est une autre histoire.

Court vêtue – Marie Gauthier

Assise au milieu de la cuisine, Gil se faisait des tartines avec du gros pain, du beurre et de la confiture. Elle croquait tout ça en disant J’ai trop faim. Elle s’était mis un coup de crayon bleu sous les yeux et du rouge aux joues. La confiture faisait briller ses lèvres. C’était bizarre qu’elle mange avec un tel appétit. Est-ce qu’elle aurait aimé encore grandir. Comme Félix aurait voulu être plus grand qu’elle. Ce pain, ce pot de confiture devant elle la faisait ressembler à une enfant. Il avait vu traîner une paire de lunettes qu’elle avait utilisée du temps de l’école. C’était des lunettes en plastique rose, rondes. Il avait tout de suite imaginé la petite fille qui les avait portées. En ce moment il avait envie de savoir le goût que ça avait au beau milieu de l’après-midi ces tartines. Elle lui a donné un bout de la sienne. Le beurre, mêlé à la confiture, était vaguement écoeurant. Elle avait vraiment une faim de tous les diables. Il était troublé par ses cheveux lâchés, sa manière de se déchausser sous la table, de frotter ses pieds nus l’un contre l’autre. Le père au mégot était parti avec la camionnette. Félix avait dit Oui pour une nouvelle tartine et un bol de thé. Il ne pouvait pas s’empêcher de dire oui, de songer aux affaires de Gil, à son sac à main, à ses robes, à ses sous-vêtements tandis qu’elle croquait à pleines dents ses tartines. Il pensait aux objets qu’elle touchait pour mettre la table, la débarrasser. Gil, elle, était heureuse de la présence du garçon, des tartines beurrées, du bruit des camions, de ce goûter au milieu de l’après-midi.

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