Assise au milieu de la cuisine, Gil se faisait des tartines avec du gros pain, du beurre et de la confiture. Elle croquait tout ça en disant J’ai trop faim. Elle s’était mis un coup de crayon bleu sous les yeux et du rouge aux joues. La confiture faisait briller ses lèvres. C’était bizarre qu’elle mange avec un tel appétit. Est-ce qu’elle aurait aimé encore grandir. Comme Félix aurait voulu être plus grand qu’elle. Ce pain, ce pot de confiture devant elle la faisait ressembler à une enfant. Il avait vu traîner une paire de lunettes qu’elle avait utilisée du temps de l’école. C’était des lunettes en plastique rose, rondes. Il avait tout de suite imaginé la petite fille qui les avait portées. En ce moment il avait envie de savoir le goût que ça avait au beau milieu de l’après-midi ces tartines. Elle lui a donné un bout de la sienne. Le beurre, mêlé à la confiture, était vaguement écoeurant. Elle avait vraiment une faim de tous les diables. Il était troublé par ses cheveux lâchés, sa manière de se déchausser sous la table, de frotter ses pieds nus l’un contre l’autre. Le père au mégot était parti avec la camionnette. Félix avait dit Oui pour une nouvelle tartine et un bol de thé. Il ne pouvait pas s’empêcher de dire oui, de songer aux affaires de Gil, à son sac à main, à ses robes, à ses sous-vêtements tandis qu’elle croquait à pleines dents ses tartines. Il pensait aux objets qu’elle touchait pour mettre la table, la débarrasser. Gil, elle, était heureuse de la présence du garçon, des tartines beurrées, du bruit des camions, de ce goûter au milieu de l’après-midi.

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