J’ai vu tout à l’heure la photo d’un beau salon XVIIIe. Ce n’est pas le premier, mais pourquoi cette photo-là me mena-t-elle direct vers le salon XVIIIe qui se trouvait dans la bâtisse de ma marraine, dans le Vercors. L’été. L’odeur retrouvée. Sûrement. J’y suis née dans ce Vercors, mes premiers pas furent  là-bas. Un vrai labyrinthe cette maison. Je m’y perdais. Des coins, des recoins. Une vaste cuisine donnait sur la prairie (une vache m’y coursa un matin, j’ai jamais compris pourquoi), de petites pièces adjacentes, les chambres en haut ou à mi-étage. Labyrinthe pour l’enfant que j’étais. Mais à l’arrière, tout le long de la bâtisse, un salon, souvent dans la pénombre. On y fermait les volets pour éviter que le soleil ne ruine les tapisseries des fauteuils et canapés. Ma pièce préférée. J’aimais ces fauteuils laqués gris clair. Les motifs des tapisseries. Quelques fleurs. Les Fables. J’aimais être dans cette semi-obscurité. La fraîcheur était accentuée par le bruit de l’eau de la montagne qui coulait dans  la fontaine en pierre brute, en face. Mais surtout l’odeur. L’odeur forte des reliures en cuir. C’est là qu’est né mon amour des livres.
Je ne vins à Paris, chez ma grand-mère, qu’une fois sa colère calmée contre maman. En bonne italienne, elle l’avait chassée, pas de femme enceinte chez elle sans mari. Comment maman avait-t-elle pu rencontrer cette femme plus âgée qu’elle, d’un milieu à l’opposé du sien ?
Elles se rencontrèrent en prison.
Mais ceci est une autre histoire.