Il l’aimait bien cette fille. C’était même un peu plus que ça. Elle était liée au bourg, à la rivière, aux routes de goudron. Souvent alors qu’il balayait les parkings, nettoyait les fossés, Félix la voyait marcher sur la route et se demandait où elle allait. À la maison, il l’observait enfiler la tenue du supermarché ou faire la lessive pour le père au mégot. Dans la salle de bain elle se lavait enveloppée d’odeurs parfumées mais il ne pouvait pas la voir. Elle parcourait la maison dans tous les sens. La rendait vivante. C’était une fille jeune en jupe courte qui montrait ses jambes, qui parfois mettait des hauts talons et parfois des Scholl. Elle se coulait dans son métier de vendeuse, se fondait dans le costume et dans le décor. Mais en même temps, quand elle traversait le bourg c’était impossible de ne pas la voir. Sa silhouette attirait les regards. Elle était éclatante, étincelante même quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Voilà ce qu’elle était pour Félix. Voilà ce qu’il pensait quand il la regardait assis sur le tabouret de la cuisine.
Félix avait demandé comment c’était. Gil avait tiré de sous son lit des revues. Elle avait répondu C’est comme ça. Il y avait une dizaine de magazines avec des photos en couleurs sur la couverture et à l’intérieur, des photos chocs. Des hommes et des filles. Ça faisait irruption. Gil tournait lentement les pages en s’assurant que Félix ne manquait rien. Elle posait l’index sur une photo pour qu’il n’oublie pas, qu’il apprenne. Elle disait Voilà et voilà. J’en ai encore beaucoup d’autres mais ça suffit. T’as déjà tout là-dedans. Après les filles ne sont pas habillées pareil mais en fait ça se ressemble. Elle lui montrait les photos avec une sorte de passion, sans dire un mot. Les images parlaient d’elles-mêmes. Son doigt et ses yeux guidaient le regard de Félix. C’était comme un album d’enfant. Elle en faisait le même usage, elle était contente de le partager avec lui, comme un trésor caché.