cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : novembre 2019

Le cerisier

On ne peut pas dire que c’est un ami. On se voit. Il vit dans ce Marais que j’aime. Depuis que je le connais il est passé d’homosexuel effervescent à homosexuel assagi, heureux je ne sais pas, amoureux, apaisé, à l’évidence. Il a délaissé ses teintures trop blondes pour un foncé qui lui convient mieux.- « Que j’aime tes cheveux, tu es magnifique, tu as la classe » – Je prends sans minauder. Nous avons en commun une enfance sans père et notre signe astrologique, « Qu’est-ce qu’on a douillé ces derniers jours ! » – « Raconte, me dit-il. » Je raconte.
« Tu dois écrire sur ce que tu me dis là. Cette histoire qui te tombe dessus. Tu dois aussi écrire sur ces pans d’enfance. Sur ce cerisier dont tu m’as parlé avant. S’il te plaît. Fais-le. »
Je fais.
Donc,
avec ma grand-mère, nous vivions au deuxième étage d’une vieille maison en meulière, dans cette banlieue ouvrière, pas bien loin de Paris. La pièce principale avait deux fenêtres donnant sur un jardin, à sa gauche, une vieille ruelle qui menait à quelques petits potagers. Nous y jouions souvent. Au bout de cette ruelle, l’abandon, les herbes folles, que j’ai aimées d’entrée de jeu, quelques groseilliers survivants, c’est là que j’ai su que je préférais leur acidité à la douceur des framboises.
Les jours de pluie, de froid, de neige, je restais des heures, assise sur une chaise ou un vieux tabouret, à regarder par une des fenêtres le cerisier au centre du petit jardin. Il me fascinait. Sa présence. Je n’avais pas le vocabulaire, mais j’aimais sa structure, ses branches, noires, sa gentillesse. Les moineaux l’adoraient. ça volait tout partout autour de lui au printemps en été. Avec ses branches dont certaines semblaient venir vers moi, c’était comme un bonjour qu’il me donnait, un appel pour me serrer contre lui. Je l’ai dessiné bien des fois. Maladroitement. Lui donnant des couleurs insensées. Je lui parlais, lui racontais mes bidules. Un alter ego ce cerisier, jusqu’à mon adolescence, nous ne nous sommes pas lâchés. Ma première vision de la journée qui venait, c’était lui.
Et puis, un jour, je suis partie, j’ai quitté la maison dans la précipitation.
N’ai même pas pensé à lui dire au revoir, lui faire un signe. Je l’ai lâché.


Quatuor

Il était joyeux ce quatuor de quatre filles, quatre amies, entrant dans un petit restaurant grec d’une étroite rue parisienne. Elles venaient fêter l’anniversaire de l’une d’entre elles, dingue de ce Péloponnèse où elle vécut. Parlons donc d’Etiennette alors. Oui, nous avons une amie qui s’appelle Etiennette. Elle n’est que couleurs, et splendeurs, rires et émotions. Mariée tristement à un triste sire, elle s’en sort. Elle s’en sort notre Etiennette. Puis nous avons Maguy, dentiste réputée, une femme voyage, avec son association elle part à Cuba, l’Amérique Latine, pour les urgences dentaires, elle revient de Colombie, où son équipe fut attaquée par les habitants d’un village reculé tout en haut des montagnes. Ils ne savaient pas ce qu’était un dentiste. La troisième, c’est la flamboyante Catherine, hypnothérapeute. Sa vie est un roman. Pas toujours rose. La résilience elle connaît. C’est elle qui me relève quand je tombe. Et la quatrième, voilà c’est moi. La midinette de service.
Aucune conversation sérieuse, que du plaisir partagé, des bouffées de rire et l’Ouzo et le Vin grec en guest stars…. Enfin, le défilé commença : Tarama blanc au citron confit, Pain Pita, Pikilia (à tomber), les inévitables Dolmades, Kreotopika , le poulpe grillé, la Moussaka, les Soutzoukakia au four, Stifado d’agneau, et l’Ouzo et le Vin grec… J’ai abandonné aux gâteaux, qu’elles partagèrent… Et l’Ouzo et le Vin grec.
Ces filles-là, c’est un cadeau du ciel. J’aime qu’elles soient pas bien loin.
Qu’est-ce qu’on a pu dire comme bêtises ! et c’est formidable…


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