Quel est cet homme qui marche, seul, dans la rue ? On le voit de dos, de trois quarts, vêtu d’un costume sans doute gris, un peu fripé. Ses cheveux sont plutôt longs et déjà blancs, il semble savoir où il va, il regarde droit devant lui. J’ai conservé dans le fatras de mes dossiers une série de sept photos noir et blanc que m’avait donnée une amie. Elle avait croisé cet homme par hasard, et l’avait reconnu. Il s’agissait de Denis Roche. Elle l’avait suivi sans qu’il le sache, jusqu’au jardin du Luxembourg. La deuxième photo, de dos cette fois, le montrait marchant, une main dans la poche, dans une allée entre les grands arbres et les bancs de bois. Sur les quatre photos suivantes on l’observe assis sur une des ces chaises-fauteuils métalliques du jardin, face à une sculpture et à l’épaisseur végétale. À sa droite, une cage emplie de feuilles mortes. Nous sommes peut-être vers la fin de l’automne. Il regarde ou il rêve. Il s’est retiré dans une parenthèse. La photographe s’approche de plus en plus de lui. Sur la dernière photo il n’y a plus que le paysage, la lisière du jardin, les grilles, les immeubles de l’autre côté de la rue. Denis Roche n’est plus là. Il est sans doute encore sur sa chaise, hors du temps.
En promeneur anonyme, plongé dans sa rêverie solitaire, c’est ainsi que je voudrais qu’il entre dans ce livre. Qu’il y entre à son insu.


Denis Roche.
Éloge de la véhémence
1ère page

Jean-Marie Gleize