cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2020

Pouvoir se le permettre

C’était un blanc des Castelli, c’était un barbera, c’était le vin des pauvres, avant que le prix augmente lui aussi à force d’embellissement d’étiquettes. Dans les bistrots d’autrefois, il ne coûtait pas cher, toute la richesse consistait à pouvoir se le permettre, à le jouer aux cartes avec la dernière lucidité restée au bout de sa journée et de son verre (…)
C’étaient les années soixante-dix du vingtième siècle : j’ajoute le siècle non pas pour la postérité, mais par affection et par effet d’inscription à un temps. Sans l’appartenance à aucun parti, qui aurait pu être un parent même lointain, pour tous ces appareils nous étions des extrémistes, des provocateurs (…)
Nous apportions notre contagion en dehors des lieux opportuns, nous ébranlions patiences et évidences. Quelle preuve donnions-nous d’être dans le vrai ? Aucune, à part le grand nombre des nôtres déjà entassés dans les prisons pour des délits d’ordre public, non pas contre le patrimoine (…)

Dans ces bistrots, entre les anciens et nous, se formait le meilleur des parlements. Le patron n’était pas le président, mais il donnait volontiers tort et raison, vin, saucisson et olives pour quelques lires, et il était content de ce mélange d’‘âges, de volontés, content aussi qu’à l’heure de la fermeture certains d’entre nous prennent par le bras un de ces vieux qui s’était endormi sur son coude et le conduisent chez lui, mettent sa clé dans la serrure et lui disent bonne nuit don, sor, monsù.
On fermait quand il n’y avait plus personne, quand les tracts étaient imprimés et que les affiches sortaient avec le seau de colle pour le tour du quartier. Quand les parties de cartes étaient finies.
Et quand l’un des vieux mourait, tous derrière le corbillard parce que nous étions sa famille. Et le soir, nous parlions de lui comme s’il avait été élu président.

ERRI DE LUCA
LE PLUS ET LE MOINS

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L’interrupteur

Vous savez comme j’aime la Providence, les évidences, surtout celles qui mettent à mal la Raison. Non pas que je la néglige la sainte raison, on en a bien besoin, mais j’aime le contre-emploi. La surprise. L’étonnement. Sur ce coup-là, je l’avais laissé me faire la leçon. Je la méritais pensais-je. Elle m’entraîna illico vers la morosité, l’insupportable à quoi bon, et je vis très vite un visage éteint qui n’exprimait rien, sinon l’absence de confiance en soi. Le clou fut le retour en catimini du Non, à tout. Bref, pas la joie – Les jours passèrent dans ces couleurs délavées, dans cet esprit mauvais. Rien n’avait d’attrait.
C’était ne pas compter sur elles, la Providence et son évidence.
La belle évidence. La douce évidence. La généreuse évidence. La divine évidence. Pourquoi l’avais-je mise de côté, l’avais-je oubliée ? Je ne sais pas. Elle, ne me délaissa pas. Mozart fut dans le coup quand cela se produisit. Je lus qu’il fallait dès à présent réserver pour Così en juin à l’Opéra de Paris, dans une chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker.
La joie de cet opéra, opéra si je puis dire.
Je sentis,… le rose, qui me vint aux joues. Et d’un coup, je saisis ! L’interrupteur… L’interrupteur de ma lumière intérieure c’était moi qui l’allumais ou le fermais et non les événements extérieurs, les autres, comme je le crus trop souvent. Quelle sotte je fus de me laisser entraîner par la raison sur ce coup-là. L’interrupteur providentiel me ramène à ce que je suis. Gaie. Et son Oui, qui va avec.

Le téléphone

Un jour, en parlant d’autres choses, il dit : « J’aimerais t’appeler la nuit – Ah oui, je t’en prie, fais-le. » Un peu plus tard, une nuit, dans l’autre pays, la sonnerie me réveille. Je tends le bras dans le noir, et tout de suite j’entends sa voix, voix pressée, toute proche. « J’étais réveillé, je me suis dit : « Comment faire pour ne pas t’appeler ? ». Voix tendre, qui plaisante, un peu timide – qui me charme. J’essaie de traverser le plus rapidement possible la distance énorme, le sommeil avec rêve, sans doute, où j’étais – qui n’est déjà plus qu’une masse obscure, indistincte, indifférente – mais qui retient en arrière, malgré moi, ma parole. Je sens sa voix se ralentir, se troubler. Il parle encore un peu, puis raccroche vite, sans que, ligotée encore par les liens du sommeil, j’aie pu laisser dans les mots se former la joie de son appel. Je comprends que ma voix entendue ne coïncide pas avec celle que je lui envoie – moins encore sans doute que toute voix de l’intérieur avec celle qui reçoit le dehors du corps (…)
Réveillée par cette voix aimée, je suis comme Ondine arrachée à ses parents des eaux : j’aime le chevalier, son amour me touche, mais je suis à eux et il le sait (…)
Réveiller quelqu’un, c’est l’arracher à un embrassement divin, pour le ramener sur la terre, vers un amour mortel, fini, moins suave, c’est entrer en rivalité – et perdre naturellement – avec le partenaire secret, heureux, c’est dévoiler la nature de pis-aller de tout amour terrestre.

Jacqueline Risset
Puissances du sommeil

Écrire, dit-il

Toujours un bonheur de traverser ce quartier du Marais, passer quelques heures auprès de ce singulier personnage. Le ciel de Paris est si lumineux si venteux ce jour-là. François ouvre largement sa porte, voit illico ma chevelure toute ébouriffée, il la caresse, « Mets de l’aloe vera, ça va gainer tes cheveux, tu verras, c’est miraculeux. » … Et c’est parti ! nous abordons divers sujets pour le seul plaisir de la conversation. Pour ça aussi que j’aime être là. Il sait fort bien par ailleurs pourquoi je viens le voir. Au bout d’un certain temps, il me fait tirer quelques cartes. Oui, l’amour toujours. Oui ceci, cela. Regarde, me dit-il alors. Regarde. La dame de trèfle, et dessus, le 9. Anna, la dame de trèfle c’est l’écriture. Le 9 c’est l’argent. Tu dois écrire. J’aime ton écriture. Sa clarté. – Sidération – Je me sens bousculée. Comme une peur qui me saisit. Moi qui n’aime écrire que des bluettes qui s’oublient une fois lues. – Et alors ? Elles sont bien tes bluettes, la dernière histoire, vous êtes un peu couillons tous les deux, faut le dire, mais très sympathiques, on a envie de vous secouer. Regroupe-moi tout ça. Propose aux journaux aux éditeurs. Tes histoires aussi, arrête de les couper en morceaux. Ecris-les tout d’une pièce, comme tu les ressens, toi. Et Urli, tu n’as écrit que quelques phrases. Je veux savoir la rencontre, les premières fois. Il y eut tant de premières fois avec lui. Fais-le. D’ailleurs les cartes le disent. Tes astres le disent. Ma meilleure amie est chanteuse, je veux te la présenter. Vous êtes sur le même registre toutes les deux, c’est incroyable. Vous devez vous connaître.
Allez ! Va !




le lien en rien effiloché, renforcé par l’absence ?

Le point de la mer calme

Comme chaque fois, j’aime ce rendez-vous mensuel avec mon médecin. Cette femme que j’admire. Nadia Volf, acupunctrice. Née en Russie, elle est diplômée de la faculté de médecine de Leningrad. Harcelée par le KGB, empêchée d’ouvrir un laboratoire de recherches, elle s’enfuit en 1990 avec son mari, leur petit garçon caché dans le coffre de la voiture, lit-on sur sa biographie. Le couple trouve refuge dans le Sud de la France. S’adapte. Apprend. Repasse les examens. S’installe à Paris.
Elle aime ses patients. Les « connus » et tous les autres qu’elle soigne avec une même acuité. Dès qu’elle ouvre la porte de la pièce où vous l’attendez, vous sentez l’énergie entrer. Aujourd’hui, pas besoin de lui raconter, elle me connaît, elle sait d’emblée. Elle voit. – Oui, Anna, je vais vous faire le Point de la Mer Calme. Vous serez d’attaque ! Réveillée ! Gaie !
Ça me plaît, l’histoire de ce point. Déjà, le charme du nom.
Donc, dans la Chine ancienne, les miroirs n’existaient pas. Les riverains des bords de mer se rendirent compte que les eaux se calmant, ils pouvaient s’y refléter, se découvrir. Un petit chat miteux du coin, misérable, en retrait, un jour s’y pencha. Ce qu’il vit changea sa vie, son attitude : il vit un lion !
Voilà… En quittant le cabinet de Nadia, je suis du Champagne. Fines bulles !

Le geste doux . L’effleurement

Qu’il fut doux ce geste, un effleurement.
Ce matin de ce Janvier nouveau, tu sais que tu vas le faire ce geste. Sans colère, sans amertume ni dépit, juste le faire. Pour être cohérente. Pour redonner souffle à ce qui s’éteint sous tes yeux. Pour éliminer la peur. Tu crois à ça. – Tu prends le téléphone. Vas sur Twitter. Le nom. Tu souris au visage qui se présente à toi… Que tu aimes ce visage. Lui aussi a fait ce geste, peut-être avec colère, plutôt lassitude préfères-tu penser. Tu ne sais pas. Qu’importe. Il l’a fait.
L’index glisse doucement en haut, à droite. Tu effleures, tu ne fais qu’effleurer Se désabonner. C’est fait. Un geste doux pour donner vie au retour des évidences, de la simplicité. Un premier pas vers la légèreté que nous avions plombée tous les deux par ces émotions qui nous bouleversèrent.
Comme toujours, tu ne cesseras jamais de croire aux retours.

Basse mer, pleine mer,

Basse mer, pleine mer, marée basse, marée haute, marée montante, marée descendante, grande marée. Ces mots, à eux seuls, me donnent à rêver.
Quand la mer se retire, je vois des estivants, parents et enfants, s’avancer sur la plage qui s’allonge mètre après mètre jusqu’à rendre la mer au loin à peine perceptible, elle se confond avec le ciel. Ils vont à la recherche de coquillages.
Je me dis que ces coquillages, ces coques, ces palourdes, ces moules en grappe, ces bouts de bois rongés par le sel marin, ces morceaux de corde tombés d’un bateau de pêche, figurent ce qui est déposé dans ma mémoire : de petits restes – comme ils sont précieux ! – qui seront tout à l’heure recouverts par la marée haute mais qui réapparaîtront, ceux-là ou d’autres, quand la mer de nouveau se retirera.
Marée basse, marée haute, cette alternance est à l’image de ma vie, de toute vie peut-être.
La vie s’éloigne, mais elle revient.

J.-B. Pontalis
Marée basse marée haute

« Mi pare di sentir odor di femmina »

« Mi pare di sentir odor di femmina », comme eût dit don Giovanni qui, s’il était né à Venise la gaie, l’insouciante, au lieu de Séville la cléricale et claustrale, n’eût pas eu besoin de provoquer Dieu pour rendre plus piquantes et jouissives ses victoires. Il eût pris l’allure, la liberté, la désinvolture de Casanova. Chacun de ces deux types résume un tempérament national. Don Juan Tenorio ne pouvait être qu’andalou, comme Giacomo Casanova ne pouvait être que vénitien : le premier dressé sur ses ergots dans une attitude de défi insolent, le second ne chassant que pour satisfaire son désir immédiat, sans se vanter ou s’enorgueillir de se mettre en marge des lois humaines et divines. Don Juan à Venise fût revenu de son insolence et en eût rabattu de sa superbe. Amadoué par l’atmosphère ambiante, abandonnant toute envie de bravade, ne se fiant qu’à son odorato perfetto, il n’eût songé qu’à son plaisir, sans état d’âme ni orgueil de transgresser l’interdit.

Dominique Fernandez
Le piéton de Venise

Le Prince Charmant

« Tu as rencontré le Prince Charmant, tu as vécu avec lui. Il n’y aura plus jamais de Prince Charmant. Sors de ta cloche. Ne deviens pas méchante en disant des mots blessants par peur de l’abandon, sois une Reine, avec son vécu ». Pourquoi mon amie hypno-thérapeute me dit-elle cela ? Parce que je suis – j’étais – dans une relation qui devenait trop dure pour moi. J’ai pas su faire confiance au temps face à cet homme profond, plein de charme, intelligent, au rythme de vie bien établi, une vie privée qui me dépasse, détestant l’agressivité le conflit, auto-centré sur son monde. Blindé. Son temps à lui n’ayant rien à voir avec le mien. Il m’a flinguée une fois par peur. J’avais exagéré c’est vrai. Je pigeais pas son système, rigide, presque militaire je dirai. En fait, là est son équilibre ; ce qui lui permet de tenir. Puis nous nous sommes retrouvés, « parce que nous ne pourrons jamais être étranger l’un à l’autre ». Je viens de me retirer définitivement hier, dernier jour de l’année. Il m’avait adressé une lettre magnifique, encore une fois pleine de la peur de moi. Comment supporter d’être l’objet de la peur de quelqu’un ? c’est d’une violence inouïe. Cette pensée, sublime, « Je voudrais être joueur avec toi comme le sont les enfants », comment ne pas succomber ? Seulement voilà, les enfants quand ils jouent ils n’ont pas peur. Et s’ils ont peur, ils bravent la peur. On ne construit rien sur la peur. Je perdais mon naturel, ma spontanéité. Je n’osais pas lui parler d’un livre, d’un repas avec les copines, d’un corsage qui me plaisait, d’un commentaire politique… Je suivais l’injonction stricte d’une sorte de panneau mental : Ne pas déranger. Et puis surtout, surtout, c’était sans joie tout ça. Sans vie. Rarement nous nous parlions au téléphone. Ces sms, tout ce bidule, si répétitif, c’est d’un ennui. On ne ressent rien à les lire. On passe direct au suivant. Manque de simplicité, de tendresse, de politesse, de gentillesse. À-la-va-vite, des deux côtés. Peut-être je me trompe. Parce qu’il y a ce regard, ce merveilleux regard sur moi, plein de douceur sur la photo à laquelle je tiens, prise à la maison.
Ce matin, premier jour de cette nouvelle année, je respire large enfin, délivrée de cette pesanteur. C’est très physique. Surprenante émotion. Peut-être en est-il ainsi pour lui. Je suis grave, il faut le dire, parce que ce n’est pas rien de quitter quelqu’un comme lui.
Un clou chasse l’autre, dit une amie pragmatique. Suis en total désaccord avec elle, mes amoureux m’ont tous fait chaud au coeur, lui, tout autant.
Nous étions amis, nous le sommes encore, je crois.

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