cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2020 Page 1 of 2

Pouvoir se le permettre

C’était un blanc des Castelli, c’était un barbera, c’était le vin des pauvres, avant que le prix augmente lui aussi à force d’embellissement d’étiquettes. Dans les bistrots d’autrefois, il ne coûtait pas cher, toute la richesse consistait à pouvoir se le permettre, à le jouer aux cartes avec la dernière lucidité restée au bout de sa journée et de son verre (…)
C’étaient les années soixante-dix du vingtième siècle : j’ajoute le siècle non pas pour la postérité, mais par affection et par effet d’inscription à un temps. Sans l’appartenance à aucun parti, qui aurait pu être un parent même lointain, pour tous ces appareils nous étions des extrémistes, des provocateurs (…)
Nous apportions notre contagion en dehors des lieux opportuns, nous ébranlions patiences et évidences. Quelle preuve donnions-nous d’être dans le vrai ? Aucune, à part le grand nombre des nôtres déjà entassés dans les prisons pour des délits d’ordre public, non pas contre le patrimoine (…)

Dans ces bistrots, entre les anciens et nous, se formait le meilleur des parlements. Le patron n’était pas le président, mais il donnait volontiers tort et raison, vin, saucisson et olives pour quelques lires, et il était content de ce mélange d’‘âges, de volontés, content aussi qu’à l’heure de la fermeture certains d’entre nous prennent par le bras un de ces vieux qui s’était endormi sur son coude et le conduisent chez lui, mettent sa clé dans la serrure et lui disent bonne nuit don, sor, monsù.
On fermait quand il n’y avait plus personne, quand les tracts étaient imprimés et que les affiches sortaient avec le seau de colle pour le tour du quartier. Quand les parties de cartes étaient finies.
Et quand l’un des vieux mourait, tous derrière le corbillard parce que nous étions sa famille. Et le soir, nous parlions de lui comme s’il avait été élu président.

ERRI DE LUCA
LE PLUS ET LE MOINS

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L’interrupteur

Vous savez comme j’aime la Providence, les évidences, surtout celles qui mettent à mal la Raison. Non pas que je la néglige la sainte raison, on en a bien besoin, mais j’aime le contre-emploi. La surprise. L’étonnement. Sur ce coup-là, je l’avais laissé me faire la leçon. Je la méritais pensais-je. Elle m’entraîna illico vers la morosité, l’insupportable à quoi bon, et je vis très vite un visage éteint qui n’exprimait rien, sinon l’absence de confiance en soi. Le clou fut le retour en catimini du Non, à tout. Bref, pas la joie – Les jours passèrent dans ces couleurs délavées, dans cet esprit mauvais. Rien n’avait d’attrait.
C’était ne pas compter sur elles, la Providence et son évidence.
La belle évidence. La douce évidence. La généreuse évidence. La divine évidence. Pourquoi l’avais-je mise de côté, l’avais-je oubliée ? Je ne sais pas. Elle, ne me délaissa pas. Mozart fut dans le coup quand cela se produisit. Je lus qu’il fallait dès à présent réserver pour Così en juin à l’Opéra de Paris, dans une chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker.
La joie de cet opéra, opéra si je puis dire.
Je sentis,… le rose, qui me vint aux joues. Et d’un coup, je saisis ! L’interrupteur… L’interrupteur de ma lumière intérieure c’était moi qui l’allumais ou le fermais et non les événements extérieurs, les autres, comme je le crus trop souvent. Quelle sotte je fus de me laisser entraîner par la raison sur ce coup-là. L’interrupteur providentiel me ramène à ce que je suis. Gaie. Et son Oui, qui va avec.

Romance(s) 2/2

Il commence à émerger en ce début d’été.
Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables.
Il s’insurgea – plutôt sympathique –
Rigueur. La presse va mal.
Le projet de livre avance.
Son vaste quant-à-soi est bien occupé.
L’emploi du temps roule comme une horloge exacte.
Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille.
Une brève aventure, qui le lasse.
Il ne néglige pas de regarder la ville.
Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ?
Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de son indésirable.

La Providence décide alors de se mêler de ce qui la regarde.
Vérifier d’abord l’état du terrain.

Sûrement il va tomber des cordes… La presse en mains, il commande un café. Il adore ce moment. La feuilleter accompagnée en sourdine des bruits du bistrot. Les percolateurs, les chocs des verres, des tasses, les commandes passées à l’emporte-pièce, les voix, les bribes de phrases au passage des clients, il s’en veut de ne jamais les noter, les pas, les odeurs, les croissants frais, pestant qu’on ne puisse plus y fumer. Assis en terrasse-couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, très vite plus fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, sort un fin imperméable, orange, qu’elle déplie, le secouant presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Il replonge dans sa lecture. En tournant une page, soudain, au beau milieu des infos américaines, un flash, orange, sur le papier. Indécis, il regarde autour de lui. Rien. Un autre café. Paye et s’en va. L’averse est passée.
Pourquoi travaille-t-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé, lui ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville. On l’appelle alors.
Il échappe à l’idée.

Verdict : une légère piqure d’aiguillon.

Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit il se réveille, mal à l’aise. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure, près de cinq heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés, d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche. Bordel ! Elle est là. La scène se répète. Nette.
Il suit les mouvements, séquencés, de la main qui relève le pan de cette foutue écharpe orange. Chaque ellipse le laissant étourdi de ressentir intacte l’émotion qui le bouleversa.
Pas envie de se recoucher, il allume nerveusement une chaîne d’informations anglaise, américaine, française. Se fait un café. Deux. Fume. Il ne comprend pas. Il a voyagé, travaillé comme un fou. Ne veut pas s’éterniser sur le sujet. Il éteint la télé, écoute du jazz. Chet le calme toujours. Vers sept heures, la radio. Une douche. Se met n’importe quoi sur le dos et sort. La presse. Son cher bistrot. Il fera chaud aujourd’hui, les garçons commencent à installer les parasols. Les ouvrent. Orange. Ebauche d’un sourire… Bien !

Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles.
Elle restera surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas.

Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par son intelligence et son physique – physique. – Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire.
Conversation vivifiante.
La politique ici, la presse là-bas, le foutoir ailleurs…
Avançons…
Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ?
Salade de fruits pour elle.
Et lui ? Abandonnant la discussion, il s’entend dire machinalement Une glace à la vanille, vous avez ?
Et là, ça recommence. Putain !
ll doit faire face. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Ce manque de contrôle sur ses émotions, il ne supporte pas.
Les desserts arrivent.
Il entame la glace.
Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Cuillerée après cuillerée, il repense à elle. Image d’elle, heureuse, le regardant. Conscient de cela, il déguste sa glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son message insensé où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille.
– Alors, tu flânes ? annonce le copain, amusé.
Il se retient de lui foutre un pain sur le champ.
Exactement un mot qu’elle avait aussi employé.
Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça.
On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que…, la jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.

La Providence s’en est allée.
En l’homme, un champ de graines, prêtes à germer.
Attendant. Bien au sec.

Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce. Impassible veut-il, un rien amusé, sur l’ordinateur, il pointe Indésirables : 4317 !
Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte, minutieusement, appliqué, il cherche les mots qui pourraient le déstabiliser et le ramener à cette histoire. ça je l’ai eu… ça aussi… ça ?
Aussitôt il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – Qu’est-ce qu’il fout là ? Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin – C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit, il rit, il n’en peut plus. Sidéré, le confrère d’à côté lui lance Hé bien mon gars tu es en verve !.
Il exulte !
Ils sont tous absolument ahuris.
Un de moins ! s’esclaffe-t-il épuisé.
Il rit. D’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain.
Il pensait l’avoir oubliée de fait.
Il se veut barricadé.
Il se veut indifférent.
Il la veut anonyme.
Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse, oui tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit, la pirouette qu’elle eut pour l’en excuser. L’encre bleue qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Elle saisira l’encre bleue.
Il vit mal ce rappel.
Il veut abréger.
Connerie tout ça.
Ne pas rêver.
Nécessité du concret.
Il veut en terminer.
Il efface. Un mouvement vif. Il efface.
Le prénom réapparaît. Message récent.
Même pas surpris.
Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom.
Qu’il aime ce foutu prénom.
Elle lui a fait mal. Pourquoi ?
Il la ressent la fêlure.
Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine.
Il a mal.
Il vit mal.
Ne veut pas savoir
Ne succombera pas
Ne cédera pas
Ne lira pas
Ne répondra pas
Ne pardonnera pas
Ne se donnera pas
Le geste…
suspendu,

Lassitude…

Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne s’en libère pas

L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

*



Romance(s) 1/2

En filigrane, l’encre noire dénonce comme elle l’a déçu. De la réponse lapidaire elle ne capte qu’un mot, qui la rend dingue : Malentendu. Elle va lui régler son compte aussi sec. Elle se croit forte. Elle est à côté de la plaque. La raison imposait silence. La sanction tombe. Ici et Maintenant décide-t-il, Interdiction de Passer. Inflexible, vexé, il va oublier très vite, passer à autre chose, ne plus être dérangé dans son travail, dans sa tête par cet aiguillon. Sur l’ordinateur, il a ce geste, il la pointe, d’emblée, sans regret : Indésirable. Qu’attendait-elle, qu’il se lamente ? Mais où vit-elle ? La mise à pied lui paraît absurde. Puis la brise. Elle ne se rend pas. Un jour d’été, au placard, toutes ces pensées qui faisaient les malignes, pointant le bout de leur nez, vous savez, le coup de l’engouement par imagination qui mène aussi sec à la lassitude : Amoureuse à crédit. Elle connaît son Stendhal.
Nous qui connaissons sur le bout des doigts notre Cukor notre Lubitsch notre Capra, nous sentons bien qu’ils pourraient se revoir malgré le rideau tendu. Le bon fil sera-t-il tiré ? Qu’est-ce qui s’est passé avec ces deux là ?
L’homme est habile, intelligent, lucide chroniqueur d’un journal aussi sérieux que lui. Elle le lit régulièrement et trouve souvent son écriture un peu âpre. Elle le préfère quand il adopte un ton plus mordant. Son cuir assurément est bien tanné. On ne la lui fait pas. Consciencieux, il s’abîme dans le travail. L’idée du bonheur ? Elle ne le traverse pas. Pour lui il est en plein dedans. Et après tout pourquoi pas ? Le mythe du pauvre journaliste solitaire et sans amour, une blague. Les femmes l’intéressent. Il aime les voyages. Il affectionne les rencontres édifiantes, les conversations sérieuses. La contradiction, le débat le passionnent, il s’y plonge, avec un peu trop d’alcool parfois. On est indulgent s’il prend quelques poses, incidemment. Discret, secret, il a de l’ambition. Il est dans la fourmilière, le cénacle, ces fameux arcanes du pouvoir. Informé, on le sollicite. Perspicace, il réfléchit à ce qui n’est que senti ; pense à un nouveau projet de livre. N’a rien d’un blasé.
Mince, pas très grand, visage plus anguleux que ne le suggèrent certaines photos, regard profond, triste un peu, yeux cernés, très. Le travail. Toujours le travail. La bouche est belle. Le sourire n’est pas dans sa nature. Dommage. Cela ajouterait à son charme. À chaque fois qu’elle l’a rencontré, car ils se virent, elle notera qu’il porte des vestes trop larges, mal ajustées sur lui. Elle n’a aucun souvenir de comment sont ses mains. Elle ? Elle aime voir tout en beau. Son monde de fleurs, de livres, de solitude, représente pour un homme comme lui l’ennui, la fuite, un no man’s land. S’ils furent auparavant, en tout, irréprochables, absolument polis, absolument indifférents, discutant, quand ils se croisaient chez leurs amis, ce soir très frais d’un printemps tout neuf, ils vont bel et bien se trouver, on peut le dire. La Providence les a dans le collimateur, sens premier du mot : « appareil d’optique produisant des rayons parallèles, qui permet de superposer l’objet visé à l’image des repères. »
Notre homme est dans le constat. Il l’observe. Elle est gaie… Le goût magnifique de la vie lui est revenu, en gratitude, le visage, l’allure, surent en profiter. Intérêt futile, inédit chez lui, pour l’orange et la suavité de la longue écharpe qu’elle porte ce soir-là ; il se divertit un temps avec la pensée d’en tester la douceur.
Aucun délai d’observation pour elle.
Attirance nette, épidermique, sans appel, dès qu’elle le voit en se retournant pour donner son manteau à l’amie. Réactive, joyeuse, elle ne se prend pas la tête, s’approuve et trouve même qu’elle a bon goût. Jubilation secrète. Subitement curieuse de celui qu’elle ignorait avant. Qui es-tu ? Pour donner le change, elle lui lance une pique amicale sur sa tenue. L’homme portait blazer, évidemment mal coupé, et pantalon gris – pas de quoi pavoiser. Décontenancé, il ne sait que dire, écarte les bras, en offrande.
Compatissante, elle se détourne, souriant à d’autres visages.
Ils se parlent.
Face à face ?
Côte à côte. Chaperonnés par un homme pessimiste dont notre journaliste adhère à la liste infinie d’inéluctables catastrophes désastres échecs ou ruines à venir. Elle se défile en douce avant la fin du monde. Pour la suite, en plein accord, le classique. Ils s’évitent. Elle est meilleure que lui pour les regards en biais. Lui faillit se faire prendre plus d’une fois. Rien d’exceptionnel jusque là. Tu m’as vu. Je t’ai vue.
Alors, va advenir le Trouble. La Providence en Majesté.
En fin de soirée. Au moment du départ de l’homme.
Comme dans les bons vieux mélos. Elle, si romanesque, fut servie.
Et lui, si pragmatique, quelle conclusion en tire-t-il ? Malentendu, vraiment ?
Sûrement. « Le malentendu c’est le plaisir », et c’est Baudelaire qui le dit.
Donc,
Près de l’entrée. Il salue deux trois amis.
On va lui apporter son imperméable. Il attend.
Il l’aperçoit, en face, près d’une table, de dos, s’intéressant à des livres.
Elle lui apparaît si insouciante, si calme.
Elle fait alors ce geste lent, elle relève un pan de l’écharpe orange.
Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées.
À l’instant pour l’homme, telle une évidence, envie de la deviner.
En lui,
divine,
une joie rare, magnifique, oubliée – captive on ne sait où – se libère,
rayonnante, se propage enfin,
lui gonfle le coeur de plénitude,
et le bouleverse d’émotion.
Cette fulgurance le saisit, le déstabilise. Il reste alors figé – n’osant y croire.
Il la voit brusquement se retourner, comme saisie d’un appel.
Ni elle ni lui ne veulent se soustraire.
Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui les happe. Les autres, estompés, isolés. Seul, ce rayon lumineux entre eux.
Va ! Obéis, traverse la pièce ! Partir ensemble sans dire un mot, telle une évidence. Où trouve-t-elle la force de penser Non ? Un solide reste bien lourd, bien pesant, de bonne ou mauvaise éducation, c’est selon. Va ! Un sourire n’y suffit pas !
Sans la quitter des yeux,
l’homme prend l’imperméable plié, qu’on lui tend à plat.
Il s’en va, n’ayant pas la force de lui dire au revoir.
Prit-elle conscience de ce qui se passait en lui ?
Sonnée, elle ne le voit pas partir. Elle reste sur ce détail, cet imperméable vert, plié. Elle y tient.
Alors, les bruits revinrent.
Les gens furent de nouveau dans la pièce.

Quelques jours après, impossible de résister au plaisir de le taquiner en cette fin de journée délicieuse. Ses grandes copines les hirondelles viennent d’arriver. Don Giovanni magistral éclate dans la pièce. Elle vient de terminer la lecture d’une chronique si sérieuse (Mais où trouve-t-il tous ces mots sur un sujet aussi pénible ?). De la pensée à l’écriture. Deux, trois lignes désinvoltes.
Débloquant aussitôt le verrou de la porte
Il répond
en quelques mots bien sages
mais écrits à l’encre bleue et, hardiesse suprême, se pique d’un point d’exclamation ! Une invitation. Il la surprend une fois encore. Elle aime ces détails plus que les mots. Peu de personnes les utilisent au quotidien. Une subtilité, un cadeau qu’elle approuve haut la main. Séduite, elle se sent de nouveau parfaitement en accord avec l’expéditeur.
Un regard peut-il agir ainsi, en un instant changer la vie de quelqu’un ? Elle s’en fout de ce questionnement. Pourtant un jour, des idées stupides lui passent par la tête. Elle complique les choses. Elle ne se maîtrise pas et envoie ce message fouillis qui amène au fiasco ce brin d’histoire. L’homme dût suivre un labyrinthe de mots pour arriver au mensonge. Rideau !
La belle imposture qu’elle nous trouve là.
Pourquoi ce délire ? Il ne comprend plus. Il n’a pas de temps à perdre. Il répond avec acidité à l’encre noire. Pas pour lui tout ça, il a d’autres chats à fouetter. Il se sent déçu. Lui, si hermétique, elle avait réussi comme ça ! à ouvrir la porte. Il était prêt à libérer l’autre battant. Mais là, c’est trop. Indésirable.
Elle se sent déçue.
Par elle. Aucun ressentiment. Elle sait. Lancinante, bientôt accaparante, puis dévorante, l’idée imbécile s’empara d’elle. N’être pas assez.
Pas assez bien,
Pas à la hauteur de cet homme, qui lui plaît,
qu’elle intimide, elle le sait
qui l’a émerveillée, illuminée,
qui l’impressionne subitement, allez savoir pourquoi…
Alors ?
Les mots,
Pour le rejeter. Un mur de mots. Du vrai, du faux. Escamotant seulement le retour du boomerang. On rêve !
« Horreur de ma bêtise », ces mots de Rimbaud, elle veut se les faire tatouer sur la plante des pieds. Elle en est là. La sentimentalité bat la campagne avec ses pensées de pacotille. Elle a conscience de ces faux-semblants et résiste. Résiste.
Un jour tout bleu, un ami vient la voir. Amaigrie, agitée, elle pleure.
Parle. Elle parle. « Moi je crois à ce regard. Il est en manque d’amour. Patience. » Grandiloquence soit ! mais la phrase la libère. Merci Ami ! Champagne ? Champagne ! Musique ? Chet ? Chet ! Rires sous la bénédiction des hirondelles. Comme elles, elle tourbillonne.
Puis, en elle, l’impulsion. Relire. Relire le message pour la première fois. Qu’elle fait en s’écartant de l’écran, le regardant de biais. Cette foutue encre noire, tenace. La pique sur les pensées, piquantes. Puis, stupéfaite elle lit : En partant, jamais je ne n’ai lancé de regard noir, c’est un malentendu. Elle comprend l’ampleur de son égarement. Du mal fait.
Indésirable ou non, lue ou non, comme il veut. Envoyer un dernier mot. L’essentiel en filigrane. Un au revoir qu’elle doit lui dire.
L’illusion enfin au repos, elle reprend forme. Reste sur le détail senti et concret, rien d’autre. Bien sûr ! Pourquoi a-t-elle douté de ce que lui avait enseigné son cher Sollers ? Elle prend alors son petit Mac, tape dans ses mains, et commence à écrire sa bluette, remerciant au passage Nâzim Hikmet qui vient de l’inspirer, Si j’étais parole.
Deux atouts.
1 – elle croit en demain
2 – en la Providence.

à suivre



Le téléphone

Un jour, en parlant d’autres choses, il dit : « J’aimerais t’appeler la nuit – Ah oui, je t’en prie, fais-le. » Un peu plus tard, une nuit, dans l’autre pays, la sonnerie me réveille. Je tends le bras dans le noir, et tout de suite j’entends sa voix, voix pressée, toute proche. « J’étais réveillé, je me suis dit : « Comment faire pour ne pas t’appeler ? ». Voix tendre, qui plaisante, un peu timide – qui me charme. J’essaie de traverser le plus rapidement possible la distance énorme, le sommeil avec rêve, sans doute, où j’étais – qui n’est déjà plus qu’une masse obscure, indistincte, indifférente – mais qui retient en arrière, malgré moi, ma parole. Je sens sa voix se ralentir, se troubler. Il parle encore un peu, puis raccroche vite, sans que, ligotée encore par les liens du sommeil, j’aie pu laisser dans les mots se former la joie de son appel. Je comprends que ma voix entendue ne coïncide pas avec celle que je lui envoie – moins encore sans doute que toute voix de l’intérieur avec celle qui reçoit le dehors du corps (…)
Réveillée par cette voix aimée, je suis comme Ondine arrachée à ses parents des eaux : j’aime le chevalier, son amour me touche, mais je suis à eux et il le sait (…)
Réveiller quelqu’un, c’est l’arracher à un embrassement divin, pour le ramener sur la terre, vers un amour mortel, fini, moins suave, c’est entrer en rivalité – et perdre naturellement – avec le partenaire secret, heureux, c’est dévoiler la nature de pis-aller de tout amour terrestre.

Jacqueline Risset
Puissances du sommeil

Écrire, dit-il

Toujours un bonheur de traverser ce quartier du Marais, passer quelques heures auprès de ce singulier personnage. Le ciel de Paris est si lumineux si venteux ce jour-là. François ouvre largement sa porte, voit illico ma chevelure toute ébouriffée, il la caresse, « Mets de l’aloe vera, ça va gainer tes cheveux, tu verras, c’est miraculeux. » … Et c’est parti ! nous abordons divers sujets pour le seul plaisir de la conversation. Pour ça aussi que j’aime être là. Il sait fort bien par ailleurs pourquoi je viens le voir. Au bout d’un certain temps, il me fait tirer quelques cartes. Oui, l’amour toujours. Oui ceci, cela. Regarde, me dit-il alors. Regarde. La dame de trèfle, et dessus, le 9. Anna, la dame de trèfle c’est l’écriture. Le 9 c’est l’argent. Tu dois écrire. J’aime ton écriture. Sa clarté. – Sidération – Je me sens bousculée. Comme une peur qui me saisit. Moi qui n’aime écrire que des bluettes qui s’oublient une fois lues. – Et alors ? Elles sont bien tes bluettes, la dernière histoire, vous êtes un peu couillons tous les deux, faut le dire, mais très sympathiques, on a envie de vous secouer. Regroupe-moi tout ça. Propose aux journaux aux éditeurs. Tes histoires aussi, arrête de les couper en morceaux. Ecris-les tout d’une pièce, comme tu les ressens, toi. Et Urli, tu n’as écrit que quelques phrases. Je veux savoir la rencontre, les premières fois. Il y eut tant de premières fois avec lui. Fais-le. D’ailleurs les cartes le disent. Tes astres le disent. Ma meilleure amie est chanteuse, je veux te la présenter. Vous êtes sur le même registre toutes les deux, c’est incroyable. Vous devez vous connaître.
Allez ! Va !




le lien en rien effiloché, renforcé par l’absence ?

Le point de la mer calme

Comme chaque fois, j’aime ce rendez-vous mensuel avec mon médecin. Cette femme que j’admire. Nadia Volf, acupunctrice. Née en Russie, elle est diplômée de la faculté de médecine de Leningrad. Harcelée par le KGB, empêchée d’ouvrir un laboratoire de recherches, elle s’enfuit en 1990 avec son mari, leur petit garçon caché dans le coffre de la voiture, lit-on sur sa biographie. Le couple trouve refuge dans le Sud de la France. S’adapte. Apprend. Repasse les examens. S’installe à Paris.
Elle aime ses patients. Les « connus » et tous les autres qu’elle soigne avec une même acuité. Dès qu’elle ouvre la porte de la pièce où vous l’attendez, vous sentez l’énergie entrer. Aujourd’hui, pas besoin de lui raconter, elle me connaît, elle sait d’emblée. Elle voit. – Oui, Anna, je vais vous faire le Point de la Mer Calme. Vous serez d’attaque ! Réveillée ! Gaie !
Ça me plaît, l’histoire de ce point. Déjà, le charme du nom.
Donc, dans la Chine ancienne, les miroirs n’existaient pas. Les riverains des bords de mer se rendirent compte que les eaux se calmant, ils pouvaient s’y refléter, se découvrir. Un petit chat miteux du coin, misérable, en retrait, un jour s’y pencha. Ce qu’il vit changea sa vie, son attitude : il vit un lion !
Voilà… En quittant le cabinet de Nadia, je suis du Champagne. Fines bulles !

Le geste doux . L’effleurement

Qu’il fut doux ce geste, un effleurement.
Ce matin de ce Janvier nouveau, tu sais que tu vas le faire ce geste. Sans colère, sans amertume ni dépit, juste le faire. Pour être cohérente. Pour redonner souffle à ce qui s’éteint sous tes yeux. Pour éliminer la peur. Tu crois à ça. – Tu prends le téléphone. Vas sur Twitter. Le nom. Tu souris au visage qui se présente à toi… Que tu aimes ce visage. Lui aussi a fait ce geste, peut-être avec colère, plutôt lassitude préfères-tu penser. Tu ne sais pas. Qu’importe. Il l’a fait.
L’index glisse doucement en haut, à droite. Tu effleures, tu ne fais qu’effleurer Se désabonner. C’est fait. Un geste doux pour donner vie au retour des évidences, de la simplicité. Un premier pas vers la légèreté que nous avions plombée tous les deux par ces émotions qui nous bouleversèrent.
Comme toujours, tu ne cesseras jamais de croire aux retours.

Basse mer, pleine mer,

Basse mer, pleine mer, marée basse, marée haute, marée montante, marée descendante, grande marée. Ces mots, à eux seuls, me donnent à rêver.
Quand la mer se retire, je vois des estivants, parents et enfants, s’avancer sur la plage qui s’allonge mètre après mètre jusqu’à rendre la mer au loin à peine perceptible, elle se confond avec le ciel. Ils vont à la recherche de coquillages.
Je me dis que ces coquillages, ces coques, ces palourdes, ces moules en grappe, ces bouts de bois rongés par le sel marin, ces morceaux de corde tombés d’un bateau de pêche, figurent ce qui est déposé dans ma mémoire : de petits restes – comme ils sont précieux ! – qui seront tout à l’heure recouverts par la marée haute mais qui réapparaîtront, ceux-là ou d’autres, quand la mer de nouveau se retirera.
Marée basse, marée haute, cette alternance est à l’image de ma vie, de toute vie peut-être.
La vie s’éloigne, mais elle revient.

J.-B. Pontalis
Marée basse marée haute

« Mi pare di sentir odor di femmina »

« Mi pare di sentir odor di femmina », comme eût dit don Giovanni qui, s’il était né à Venise la gaie, l’insouciante, au lieu de Séville la cléricale et claustrale, n’eût pas eu besoin de provoquer Dieu pour rendre plus piquantes et jouissives ses victoires. Il eût pris l’allure, la liberté, la désinvolture de Casanova. Chacun de ces deux types résume un tempérament national. Don Juan Tenorio ne pouvait être qu’andalou, comme Giacomo Casanova ne pouvait être que vénitien : le premier dressé sur ses ergots dans une attitude de défi insolent, le second ne chassant que pour satisfaire son désir immédiat, sans se vanter ou s’enorgueillir de se mettre en marge des lois humaines et divines. Don Juan à Venise fût revenu de son insolence et en eût rabattu de sa superbe. Amadoué par l’atmosphère ambiante, abandonnant toute envie de bravade, ne se fiant qu’à son odorato perfetto, il n’eût songé qu’à son plaisir, sans état d’âme ni orgueil de transgresser l’interdit.

Dominique Fernandez
Le piéton de Venise

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