Un jour, en parlant d’autres choses, il dit : « J’aimerais t’appeler la nuit – Ah oui, je t’en prie, fais-le. » Un peu plus tard, une nuit, dans l’autre pays, la sonnerie me réveille. Je tends le bras dans le noir, et tout de suite j’entends sa voix, voix pressée, toute proche. « J’étais réveillé, je me suis dit : « Comment faire pour ne pas t’appeler ? ». Voix tendre, qui plaisante, un peu timide – qui me charme. J’essaie de traverser le plus rapidement possible la distance énorme, le sommeil avec rêve, sans doute, où j’étais – qui n’est déjà plus qu’une masse obscure, indistincte, indifférente – mais qui retient en arrière, malgré moi, ma parole. Je sens sa voix se ralentir, se troubler. Il parle encore un peu, puis raccroche vite, sans que, ligotée encore par les liens du sommeil, j’aie pu laisser dans les mots se former la joie de son appel. Je comprends que ma voix entendue ne coïncide pas avec celle que je lui envoie – moins encore sans doute que toute voix de l’intérieur avec celle qui reçoit le dehors du corps (…)
Réveillée par cette voix aimée, je suis comme Ondine arrachée à ses parents des eaux : j’aime le chevalier, son amour me touche, mais je suis à eux et il le sait (…)
Réveiller quelqu’un, c’est l’arracher à un embrassement divin, pour le ramener sur la terre, vers un amour mortel, fini, moins suave, c’est entrer en rivalité – et perdre naturellement – avec le partenaire secret, heureux, c’est dévoiler la nature de pis-aller de tout amour terrestre.

Jacqueline Risset
Puissances du sommeil