Il commence à émerger en ce début d’été.
Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables.
Il s’insurgea – plutôt sympathique –
Rigueur. La presse va mal.
Le projet de livre avance.
Son vaste quant-à-soi est bien occupé.
L’emploi du temps roule comme une horloge exacte.
Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille.
Une brève aventure, qui le lasse.
Il ne néglige pas de regarder la ville.
Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ?
Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de son indésirable.

La Providence décide alors de se mêler de ce qui la regarde.
Vérifier d’abord l’état du terrain.

Sûrement il va tomber des cordes… La presse en mains, il commande un café. Il adore ce moment. La feuilleter accompagnée en sourdine des bruits du bistrot. Les percolateurs, les chocs des verres, des tasses, les commandes passées à l’emporte-pièce, les voix, les bribes de phrases au passage des clients, il s’en veut de ne jamais les noter, les pas, les odeurs, les croissants frais, pestant qu’on ne puisse plus y fumer. Assis en terrasse-couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, très vite plus fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, sort un fin imperméable, orange, qu’elle déplie, le secouant presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Il replonge dans sa lecture. En tournant une page, soudain, au beau milieu des infos américaines, un flash, orange, sur le papier. Indécis, il regarde autour de lui. Rien. Un autre café. Paye et s’en va. L’averse est passée.
Pourquoi travaille-t-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé, lui ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville. On l’appelle alors.
Il échappe à l’idée.

Verdict : une légère piqure d’aiguillon.

Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit il se réveille, mal à l’aise. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure, près de cinq heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés, d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche. Bordel ! Elle est là. La scène se répète. Nette.
Il suit les mouvements, séquencés, de la main qui relève le pan de cette foutue écharpe orange. Chaque ellipse le laissant étourdi de ressentir intacte l’émotion qui le bouleversa.
Pas envie de se recoucher, il allume nerveusement une chaîne d’informations anglaise, américaine, française. Se fait un café. Deux. Fume. Il ne comprend pas. Il a voyagé, travaillé comme un fou. Ne veut pas s’éterniser sur le sujet. Il éteint la télé, écoute du jazz. Chet le calme toujours. Vers sept heures, la radio. Une douche. Se met n’importe quoi sur le dos et sort. La presse. Son cher bistrot. Il fera chaud aujourd’hui, les garçons commencent à installer les parasols. Les ouvrent. Orange. Ebauche d’un sourire… Bien !

Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles.
Elle restera surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas.

Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par son intelligence et son physique – physique. – Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire.
Conversation vivifiante.
La politique ici, la presse là-bas, le foutoir ailleurs…
Avançons…
Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ?
Salade de fruits pour elle.
Et lui ? Abandonnant la discussion, il s’entend dire machinalement Une glace à la vanille, vous avez ?
Et là, ça recommence. Putain !
ll doit faire face. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Ce manque de contrôle sur ses émotions, il ne supporte pas.
Les desserts arrivent.
Il entame la glace.
Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Cuillerée après cuillerée, il repense à elle. Image d’elle, heureuse, le regardant. Conscient de cela, il déguste sa glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son message insensé où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille.
– Alors, tu flânes ? annonce le copain, amusé.
Il se retient de lui foutre un pain sur le champ.
Exactement un mot qu’elle avait aussi employé.
Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça.
On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que…, la jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.

La Providence s’en est allée.
En l’homme, un champ de graines, prêtes à germer.
Attendant. Bien au sec.

Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce. Impassible veut-il, un rien amusé, sur l’ordinateur, il pointe Indésirables : 4317 !
Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte, minutieusement, appliqué, il cherche les mots qui pourraient le déstabiliser et le ramener à cette histoire. ça je l’ai eu… ça aussi… ça ?
Aussitôt il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – Qu’est-ce qu’il fout là ? Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin – C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit, il rit, il n’en peut plus. Sidéré, le confrère d’à côté lui lance Hé bien mon gars tu es en verve !.
Il exulte !
Ils sont tous absolument ahuris.
Un de moins ! s’esclaffe-t-il épuisé.
Il rit. D’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain.
Il pensait l’avoir oubliée de fait.
Il se veut barricadé.
Il se veut indifférent.
Il la veut anonyme.
Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse, oui tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit, la pirouette qu’elle eut pour l’en excuser. L’encre bleue qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Elle saisira l’encre bleue.
Il vit mal ce rappel.
Il veut abréger.
Connerie tout ça.
Ne pas rêver.
Nécessité du concret.
Il veut en terminer.
Il efface. Un mouvement vif. Il efface.
Le prénom réapparaît. Message récent.
Même pas surpris.
Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom.
Qu’il aime ce foutu prénom.
Elle lui a fait mal. Pourquoi ?
Il la ressent la fêlure.
Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine.
Il a mal.
Il vit mal.
Ne veut pas savoir
Ne succombera pas
Ne cédera pas
Ne lira pas
Ne répondra pas
Ne pardonnera pas
Ne se donnera pas
Le geste…
suspendu,

Lassitude…

Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne s’en libère pas

L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

*