C’était un blanc des Castelli, c’était un barbera, c’était le vin des pauvres, avant que le prix augmente lui aussi à force d’embellissement d’étiquettes. Dans les bistrots d’autrefois, il ne coûtait pas cher, toute la richesse consistait à pouvoir se le permettre, à le jouer aux cartes avec la dernière lucidité restée au bout de sa journée et de son verre (…)
C’étaient les années soixante-dix du vingtième siècle : j’ajoute le siècle non pas pour la postérité, mais par affection et par effet d’inscription à un temps. Sans l’appartenance à aucun parti, qui aurait pu être un parent même lointain, pour tous ces appareils nous étions des extrémistes, des provocateurs (…)
Nous apportions notre contagion en dehors des lieux opportuns, nous ébranlions patiences et évidences. Quelle preuve donnions-nous d’être dans le vrai ? Aucune, à part le grand nombre des nôtres déjà entassés dans les prisons pour des délits d’ordre public, non pas contre le patrimoine (…)

Dans ces bistrots, entre les anciens et nous, se formait le meilleur des parlements. Le patron n’était pas le président, mais il donnait volontiers tort et raison, vin, saucisson et olives pour quelques lires, et il était content de ce mélange d’‘âges, de volontés, content aussi qu’à l’heure de la fermeture certains d’entre nous prennent par le bras un de ces vieux qui s’était endormi sur son coude et le conduisent chez lui, mettent sa clé dans la serrure et lui disent bonne nuit don, sor, monsù.
On fermait quand il n’y avait plus personne, quand les tracts étaient imprimés et que les affiches sortaient avec le seau de colle pour le tour du quartier. Quand les parties de cartes étaient finies.
Et quand l’un des vieux mourait, tous derrière le corbillard parce que nous étions sa famille. Et le soir, nous parlions de lui comme s’il avait été élu président.

ERRI DE LUCA
LE PLUS ET LE MOINS

Partager :