cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : février 2020 Page 1 of 2

Ecrire sur lui, pour le plaisir

« Ecrire, c’est lever toutes les censures » nous enseigne Genet. Oui. Pourquoi alors devrai-je censurer mon envie du jour d’écrire encore quelques lignes sur lui ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? De qui ? C’est du plaisir. Ma légèreté du jour. Je ne fais de mal à personne en écrivant ces quelques lignes banales ; c’est important pour moi de le dire. Je voudrai revenir justement sur la légèreté. Voilà un homme qui se veut léger, que j’ai rencontré au nom de la légèreté. À peine était-il entré dans ma maison, j’ai vu tout ce poids en lui. Sur lui. Son joug est bien trop lourd. Si légèreté se trouve, elle a bien des difficultés à remonter à la surface de la peau, de la tête, du regard, si doux, si perdu parfois. Je l’ai surpris plusieurs fois ce regard perdu. À quoi pensait-il en regardant le salon, la bibliothèque, la lumière de cet espace. Je ne lui ai pas demandé. J’ai respecté ce silence. Ce moment. Il en avait besoin. Il s’imbibait. Pareil dans l’intimité, d’un coup, un regard perdu ou étonné, oui, plutôt étonné.
Il se veut pragmatique. Il ne croit pas. Il porte. C’est pas grave, dit-il.
Il faut dire aussi que nous avons bien ri tous les deux. Tellement. À gorge déployée dit-on. Réactifs. J’ai aimé qu’il accepte de prendre avec simplicité ce petit anneau en argent que je portais, il lui allait parfaitement. Il n’a pas fait de manière, n’a pas pensé que je faisais ça comme un signe d’engagement. Il avait raison. C’était un geste simple. Tiens ! il te va, garde-le.
Sa présence me manque. Nos échanges nocturnes me manquent. Ma joie je ne la trouve qu’en lui me semble-t-il, évidemment c’est faux, mais c’est le ressenti, même s’il y a les rires, s’il y a les sorties, s’il y a les amies, les amis, les rencontres. Ça c’est un problème sérieux. C’est du vent ! me dit une amie. Oublie-le. Ces rencontres c’est du vent. Tu es du vent pour lui. Je n’y crois pas un seul instant. Cet homme c’est du solide. Et je reviens au foutu pari de Pascal. Je le fais. Je le fais encore une fois.

*

Tempo

Imaginez. Anna, début d’après-midi après deux heures d’intervention dentiste. Elle en sort, veut se promener avec le petit Erri à l’air du Luxembourg. Elle est nature, sans un brin de maquillage, une barrette lui retient les cheveux. Bref, peut mieux faire… Erri, tout à sa lenteur renifle déjà le bas du mur du jardin ; elle longe la rue Guynemer. Un homme tenant aussi un petit chien en laisse, les dépasse, se retourne soudain, lui demande où se trouve l’entrée du Jardin autorisant l’accès aux chiens. Au bout de la rue, il faut tourner à gauche, prendre illico encore à gauche, rue Auguste Comte. L’entrée face à la rue de l’Observatoire. J’y vais, je vous montre. J’habite Montmartre, pas beaucoup de jardins là-haut… Il explique le petit chien. Il l’a trouvé perdu il y a quelque temps sur une aire d’autoroute. Il traversait les voies. Il a amadoué Bébert en lui offrant un peu de jambon. Bébert s’appelle Bébert à cause d’Einstein. C’est un malin, très intelligent, dit l’homme. Dans la vie, l’homme fait des documentaires. Il lui parle de l’Andalousie. De Cadix surtout. C’est alors qu’elle le regarde vraiment. À l’évidence, rien d’un homme d’affaires, pas question de le voir un ordinateur dans un sac bandoulière noir. Il est grand, une allure d’artiste avec son duffle-coat, le charme d’un air de poète, un rien de couperose au visage. L’alcool sûrement en copain. Et ils parlent, et ils parlent. C’est un voyageur. Il a vécu longtemps sur un bateau, sur une péniche aussi je crois me rappeler, je ne suis plus sûre.
Je vous offre un café. Sortons. Allons au Petit Suisse.
Et ils parlent et ils parlent. Il lui parle de sa vie, elle lui parle de la sienne. Des livres aussi. Ils ne sont pas dans la drague. Ils sont comme deux amis qui se retrouvent d’un coup après une longue absence. Et toi, qu’as-tu fait de ta vie ? en quelque sorte. Ils échangent leurs numéros de téléphone. Il se met à pleuvoir. C’est beau. Il va falloir songer à partir. Ils traversent la rue de Vaugirard. Ma voiture est garée là. On s’appelle n’est-ce pas ?
Et elle rentre chez elle. Elle pense au Tempo. Se rappelle alors la citation de Baudelaire qu’elle mit se matin même sur Twitter « J’aime passionnément le mystère. » – Elle sourit. Mystère du Tempo.
Son téléphone vibre. Un message.

*

Chichi

Les uns verront là une forme de chichi, des façons, des manières, un rituel. – Bref, c’est mon truc. Un truc de débutant. Quand je sais que je vais écrire une histoire qui n’est pas condensée en un billet, tout d’abord je pars me chercher de bonnes bouteilles de Bordeaux. Pas le Château de La Lagune, un ami qui a table ouverte à la maison, non. J’en choisis deux trois, parmi ces noms qui me font rêver, Pomerol, Médoc, Pauillac, Saint-Estèphe, Pessac-Leognan, ce Graves magnifique !
Ils sont là. Commencer. Le soir surtout. Je me lâche plus le soir. Trop sage en journée je suis me semble-t-il. Suis à l’aise en fait quand les idées ne sont pas claires et que je dois les dérouler, qu’importe les bifurcations, les croisements, je m’adapte la nuit. Ensuite, toujours deux carnets. Le premier, quadrillé, à feuilles safran, c’est comme ça, j’y note les mots qui me viennent, qu’ils ne puissent s’enfuir, l’autre, tout aussi précieux, le petit Moleskine souple à feuilles blanc cassé, pour des phrases, des citations, des idées.
En journée, s’il fait beau, fenêtres ouvertes, les oiseaux toujours les bienvenus, je préfère taper sans accompagnement musical sur le petit Mac rose. Juste le bruit des doigts sur les touches. Inspirant. Mais le soir, le soir, avec ce vin, les invités, ne sont pas ceux attendus, Mozart, Bach, Beethoven… Mes invités, ceux de la Soul, du Rhythm and Blues, eux, ils me donnent la niaque, l’ouverture d’esprit. Je peux jouer.

*

Le noir et le rouge



Je raconte à François l’histoire qui vient de m’arriver. Un truc, si on le met dans un livre, on n’y croit pas. Toi alors ! On peut dire que tu es une vraie poissons. Il m’écoute, sidéré et ravi en même temps. Ecris l’histoire. Toute l’histoire. Pas sur ce blog où tu mets des bribes. Un roman. De toute façon, tu le sais, toi et lui c’est comme dans la chanson, ça s’en va et ça revient… vous vous oubliez un temps, et vous n’y échappez pas, le retour. Vous n’avez même pas besoin de vous voir. Vous êtes dans le sentiment. Cette sensation douce chez toi, inquiète chez lui. L’inassouvi. Le désir, quoi…
Quand il me dit ça, pourquoi je pense à une roulotte, que nous trimbalerions…
Bon, passons.
Donc,
Je mélange les cartes. Je choisis les cartes. François, et son système mathématique hermétique, il me demande un chiffre entre 1 et 8, 5. À toute vitesse, il compte et met les cartes restantes sur les autres.
Et là… Regarde… Il était Roi. Tu le mets As !… As de pique. Bien noir, bien sombre. Regarde la carte qui est dessous. 7 de pique. Immobilisme.
D’autres annonces suivent, toutes aussi sidérantes.
Maintenant à moi. Autant de cartes qu’il y a de lettres dans mon prénom. Et même système. Regarde ce qui sort. As de coeur. Bien rouge. Je le vois l’amoureux qui vient. Il est entouré de livres. Je ne peux pas te dire s’il remonte de sa cave, s’il vit parmi les livres. Regarde l’équivalence avec ton As de pique. Tu me sors du carreau. Bien rouge. Le bon chemin. Le chiffre 3, une rencontre peut-être dans 3, 6 mois, 9… Je le vois bien. C’est un homme généreux, ce que n’est pas ton As de pique avec toi. Maintenant, on va retourner les autres cartes.
Et là, il hoche la tête.
Tu es incroyable. Tu ne le lâcheras donc jamais ton As de pique. Tu ne pourras jamais le laisser. Tu sais que c’est impossible entre vous… Qu’il te fait du mal. Il faut que tu me dises pourquoi.
Je baisse la tête.
Je n’arrive pas à lui dire, à François, ce truc si simple.
– Le Prince Charmant…
Une amie m’avait dit que j’avais rencontré le Prince Charmant. Que j’avais vécu avec lui, jamais plus je ne pourrai espérer rencontrer d’autre prince. Seulement lui, mon As de pique, il m’a réveillée d’un long sommeil. De l’état d’abandon physique et moral où il m’avait semblé être en arrivant à la maison, il est soudain devenu Prince quand, se penchant d’un coup vers moi, souffle contre souffle, il se reposa longtemps contre moi, chaleur contre chaleur, s’imprégnant de moi, m’imprégnant de lui, quand les mains se cherchèrent, que les doigts jouèrent, que nos regards se fixèrent… Un Prince…
Un Prince, dont ce jour là, j’ai refusé le baiser.

*

La visite

Il vient pour visiter mon appartement, cet homme qui monte d’un pas rapide les quatre étages. Elle va être à la vente ma merveille ensoleillée. Faut ce qu’il faut. Sympathique, il est ravi d’être là. Cet appartement serait pour sa fille. Tout lui plaît. Une ou deux remarques histoire de… pas très haut de plafond, petite fenêtre, mais aussi, très féminin, j’ai les mêmes tables basses, Ah ! Le Corbusier… ah ! ce fauteuil de Perriand…
Pourquoi lui ?
En fait, notre immeuble, une fois passé l’entrée, s’ouvre vers deux ailes. J’habite la partie ensoleillée, lui a acheté il y a deux ans un appartement plus petit, dans l’autre. Un investissement. Il y a un locataire actuellement. Un personnage attachant d’ailleurs, un mathématicien, on se croise souvent, incontestablement un côté Einstein, toujours dans ses pensées, il prépare une sorte de thèse et a passé un accord avec le propriétaire pour rester une année supplémentaire. Tout est à refaire là-dedans. Mon idée, aurait été de faire un échange. D’autant que l’ami François me voit habiter un troisième étage !

Là, j’ai vu ce que c’était un particulier qui s’y connaît en immobilier et en chiffres !

Dans la salle de bains, bien… fenêtre ! bien.. et là, il égrène d’un coup plein de mots en eur, me rappelle de mitigeur… Tout est là, trouvez votre bon-heur … Pâle sourire.
Il circule, retourne dans la cuisine… malin, ces rangements… On circule bien même si c’est pas grand… J’aime la séparation atelier…
Il s’assied à la table. Magnifique, me dit-il. Philippe Model. Il connait.
Il apprécie.
Ne nous égarons pas.
Il prend bloc papier stylo commence à écrire, alignant des lignes de chiffres. Suis fascinée. Et là, j’entends : et la soulte vous en voulez combien ? Pétard… j’en ai marre de pas savoir… Il m’explique. Je dis une somme. Il note. Plus je pourrai pas dit-il. J’accueille la réflexion.
Et je prends le relais. En face, porte blindée ? non. Fenêtres à double vitrage ? non. Fenêtre salle de bains ? Petite. Fenêtre cuisine ?… étroite. Bref, plus de 120.000 euros de travaux, peut-être même plus si je veux du beau. Il m’arrive quand même de réfléchir sur les chiffres. Dites-moi, en fait, j’achète votre appartement plus petit bien plus cher qu’il ne vaut. Réponse : l’important n’est pas le prix, c’est la soulte.
Lui ai dit non le lendemain matin. Suis allée voir l’ami Philippe qui vérifiait nos comptes à l’agence. Pas une bonne affaire me dit-il.
Allez dans le 11e.
Je veux pas quitter ma maison….

*


Tu es ma MégaWatt ou… Romances/3

J’ai envie de sourire. Par magie, en moi le son du rire de mon bel amoureux américain. Quelle rencontre, joyeuse. Vous la dis. Elle fait suite à la défaite de notre héroïne indésirable (Romances/1) face à son brillant journaliste blindé (Romances/2)
Bluette, nous voilà.
Un mercredi d’été, ses amis l’invitent à déjeuner dans cette brasserie parisienne où elle se sent bien. Ils guettent leur ami américain qu’elle ne connaît pas. Il fait beau, elle fait quelques pas au soleil, attendant, regardant passivement quelques vitrines d’antiquaires. D’un coup, elle est saisie par l’arrivée d’une silhouette pédalant sur un vélo rouillé, à contresens, rue de Beaune, dans un clair-obscur magnifique, un homme au charme irrésistible dont la cravate rouge voltige, là et là. Elle voudrait retenir l’instant où il la dépassera, s’éloignera à jamais. Mais non. L’inconnu est l’ami. Je rêve… Journaliste (Encore un journaliste …). New yorkais, il quitta la neige des hivers à Central Park, un appartement avec vue sur l’Hudson pour le Boston Globe. Même minceur, même chevelure, même style, plus grand que « le sien », si on peut définir ainsi cet homme blindé derrière son verre securit, qu’elle connut ce dernier printemps, lui, le revers de la médaille, la face lumineuse. Cette lumière le rend très beau. Il est brillant, drôle, charmeur, extrêmement attachant, timide juste ce qu’il faut. Elle voit son regard se poser sur le chemisier transparent qu’elle porte ce jour-là. Elle ajuste lentement sa veste en jean. Il sourit. Elle ne peut nier l’évidence, que diable, il est formidable ! Elle approuve en secret ce quelque chose de spécial entre eux, qu’elle ne peut définir, qui lui apparaît familier, précieux. Le goutte à goutte vient de s’enclencher. Dante nous l’assure, petite étincelle produit grande flamme.
Elle trouve la Providence bien plus maligne que toute son imagination. Elle lui tire son chapeau et demande la suite… qui arrivera quelques jours plus tard.
À dîner, à la maison. Touchée ! quand elle ouvre sa porte. Intimidée, elle se met en retrait avec l’idée que la présence de cet homme, ici, est un non sens. Ne pas rêver. Il repart. Mais ce soir-là, il la serre dans ses bras, divinement, il sait faire. Elle prend tout. Elle aimera leurs rires. Elle aimera les lèvres, le contact chaud, délicat sur son cou, les mots murmurés à l’oreille, il la devinera simplement en effleurant son corps de ses mains, belles… Magique. Magique.
Outre les fleurs et le vin, il lui offre un autre cadeau : l’écriture. L’écriture, qu’il enseigna à Harvard. Elle lui parle de ses bluettes. De sa réserve à transgresser la réalité. Sa pudeur. Il la fixera d’une intensité telle qu’elle n’oubliera pas ce regard, comme s’il l’empoignait à hauteur d’épaules, et fermera dira : Il faut quand même le faire, OSER, absolument. Absolument. Elle retient la leçon. Se persuade que l’essentiel de cette soirée devait être cette phrase qu’elle avait à entendre et assimiler.
Tu es mordue, ma belle ! dira l’amie quand il appellera pour dire au revoir. Il avait écrit à l’encre bleue une lettre incroyablement vivante. Tu es ma méga belle, mégawatt, méga aimée de ton minimec, à la discrète caresse, aux jolies mini tâches de rousseur. Coeur serré, gorge nouée, elle ne peut parler.
Regarde-moi, je porte un pantalon en lin bleu indigo, une chemise légère… échancrée… bleu pâle… Paris, le reverra en automne.
Il restera.
Alors, pourquoi s’obstine-t-elle à garder « le sien » toujours présent dans son corps, telle une veilleuse inutile ? Ils se revirent, ces deux-là, quelques jours auparavant, une fête encore, beaucoup de monde, il arriva en conquérant, encadrant deux journalistes femmes, signatures connues du grand journal. Mais rien n’y fit. Le même rayon les transperça quand ils s’aperçurent, les figèrent encore, un instant. Elle ne sut que faire, un ami qui l’accompagnait à la soirée, l’appela alors. Le rayon se brisa.

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend et prendra le journal.
N’hésite pas à l’ouvrir.
Ce léger trouble qui persiste, persistera à la vue du nom, du prénom.
À la lecture des mots.
Tant mieux, elle préfère ça à l’indifférence.
Pense, se reverront-ils ? Inévitablement.
Ils seront parfaits. La referont classique.
Facile, avec tous ces gens autour.
Et l’amour ?
Elle replie le journal.
Elle a sa réponse.
Tendresse…

Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère

La fille aime la lumière et la vie, comme l’homme son verre securit, son verrou.

*

Il y avait trois personnes en elle,

Il y avait trois personnes en elle, trois femmes distinctes qui ne semblaient pas reliées les unes aux autres, et quand, en grandissant, tu as commencé à la voir différemment, pas seulement comme quelqu’un qui était ta mère, tu ne savais jamais quel masque elle allait porter tel ou tel jour. À un bout du spectre, il y avait la diva, la charmeuse somptueusement habillée qui éblouissait son monde en public, la jeune femme qui, mariée à un homme distrait et obtus, désirait follement que les yeux des autres se posent sur elle et ne tolérait pas – ne tolérerait plus – d’être réduite au rôle de femme au foyer traditionnelle. Au milieu, et c’était de loin l’espace le plus vaste qu’elle occupait, il y avait un être solide et responsable, un individu pourvu d’intelligence et de compassion, une femme qui prenait soin de toi quand tu étais petit, qui partait au travail, qui a géré plusieurs commerces pendant de nombreuses années, une championne de mots croisés et une conteuse de blagues hors pair, une personne aux deux pieds solidement sur terre, compétente, généreuse, capable d’observer le monde qui l’entourait, fervente progressiste en matière politique et sage dispensatrice de conseils. À l’autre bout, à l’autre extrémité de sa personnalité, il y avait la névrosée apeurée et faible, la créature sans défense en proie à de fulgurantes crises d’angoisse, la phobique toujours plus handicapée à mesure que passaient les années.

PAUL AUSTER
Chronique d’hiver

Illégitime

Nous rentrons de déjeuner avec Catherine. Je regarde quelques notifications sur Twitter, « Ça alors… tu te rends compte, une personne que j’admire me fait un compliment » « En quoi c’est exceptionnel, si elle aime ce que tu fais ? « Quand même, elle est blindée de diplômes… moi, rien ; ça me fait bizarre, à chaque fois je suis mal à l’aise. »
Et là, Catherine, bingo :
« Tu es en train de me dire que tu te sens illégitime, dans l’imposture si on te fait un compliment sur un texte, une photo, ou sur toi parce que tu n’as pas de diplômes ? » « Oui. Je veux juste faire et qu’on ne me dise rien. »
« Clem, il était blindé de diplômes ! » J’étais en amour avec lui, pas en compétition. Quand il a voulu me présenter sa mère, avant même me dire bonjour, elle m’a demandé, pour me faire plaisir, c’est la pratique de son milieu, « Quelle université avez-vous faite Anna? » « Aucune, je n’ai même pas le bac. » « Et vous êtes avec mon fils ?… » le cri du coeur. « Non Madame, c’est votre fils qui est avec moi. » Le truc, j’avais pris des cours de philo du Moyen-Âge à la Catho, et j’ai eu un enthousiasme pour Nicolas de Cues. La vie fait bien les choses, il fut le thème de sa thèse à Columbia. Nous sommes devenues copines, le sommes restées après la mort de Clem. »
« Et le travail, l’agence de presse ? »
Pareil…. Je ne voulais pas prouver. Je voulais faire, selon mes intuitions et qu’on me foute la paix. « Et quand tu allais dans ces soirées inévitables, ce Festival de Cannes, … » L’horreur. À Cannes, il y a plusieurs couleurs de passes, qui t’accréditent. Le Graal, c’est le blanc, tu as droit à presque tout. Une année je me présente au bureau du Festival. BLANC. Sans que je ne demande rien. Parce que nous avions été formidables on nous l’a donné. BLANC. Les photographes fiers de moi, moi, la tête dans le sac. Je veux m’en aller. Pourquoi ils me font ça ? Peureuse à l’idée de ne plus être d’un coup capable de faire ce que j’avais déjà réalisé, avant, sans me prendre la tête, suivant mon instinct, mes élans.
« Les déjeuners d’affaire dans le métier c’est monnaie courante. »
Toujours Urli, ou un autre rédacteur. Parfois je l’accompagnais, c’était compliqué. Je prenais du Champagne, j’me sentais mieux, j’faisais le job. Je bossais on va dire à 70 % par téléphone. J’me rappelle qu’un soir, nous sommes rentrés très tard à l’agence, une attachée de presse discutait encore avec un de nos journalistes. Tu te rends compte, je ne la connaissais que par sa voix : « J’étais sûre que vous étiez jolie » me dit-elle. Foutez-moi la paix… Je veux me cacher… « En fait, tu te cachais derrière Urli toujours et comme il t’adorait, sans s’en rendre compte il faisait ce qu’il ne fallait pas faire. »
« Et pourquoi tu n’as pas passé le bac ? » « J’ai dit à maman que je ne voulais pas. Je fuyais la compétition. Elle a dit oui. Et voilà. » « Décidément ta mère… »
« On va faire cette séance d’hypnose. »
Me voilà de nouveau dans ce fauteuil confortable en cuir marron. Je fixe la mire rouge. La voix de Catherine. Très vite les yeux se ferment.
On va remonter le temps, refaire le film. L’enfance. Qu’est-ce qu’il te manque pour que tu aies confiance en toi ?
Pas évident de savoir. Je suis petite. seule. je ne bouge pas. je suis rêveuse. Je regarde par la fenêtre. j’ai les livres que maman rapporte presque chaque jour. Ma grand-mère ignore tout des musées, des activités pour enfants, elle m’offre ces petites bagues que j’aime, celles avec les pierres bleues…. Et, après bien des hésitations, bien des hésitations, presqu’en larmes, le jaillissement : j’aurai voulu que mon père soit là. (Voilà ! dit Catherine) Qu’il m’apprenne à faire de la patinette, du vélo, qu’il me fasse nager, m’emmène en vacances, me fasse voyager, me parle…
une litanie.
« Fais-le. Mets-lui le visage que tu veux. C’est ton père. Fais tout ça avec lui ».
Je fais. C’est facile de lui trouver un visage. Facile.
« Continue. Tu grandis. Tu passes le bac. Tu vas à l’Université, que choisis-tu ? Les Lettres.
« Que fais-tu ? » Je suis bien. J’ai des amis. Je discute, ça bouscule. Je vais à la Cinémathèque. Je m’informe. Je connais en profondeur ce dont je parle.
« C’est ça. Continue. Tu rencontres Urli. La création de l’agence. »
Oui, j’agis. Je vais vers les autres, célèbres ou non, j’ai la compétence, j’argumente avec humour, je mets en valeur les photographes, je sais parler d’argent avec les services photo comme si j’avais fait ça toute ma vie. J’ai de l’allure. Je reste sympa. Drôle. Je suis légitime. Je mérite ce passe Blanc.

*



L’attrait du vertige

Dans le flux continu qui semble nous happer
Et nous couper aussi de toute la nature,
L’Homme a vu le ressort de sa propre aventure :
Faire corps avec lui pour s’en émanciper.

Le contretemps saisit le pas à la voltige
Et, renversant le sens de sa marche en avant,
Prend sur sa dérobade un aplomb, esquivant
L’astreinte de l’effort et l’attrait du vertige.

Et, d’un instant à l’autre, il lance un nouveau pont
Dont l’arche répétée à mesure cadence
Le progrès dételé du temps. Et l’on y danse,
Grâce à vous qui l’avez, de rebond en rebond.

Rythme, chaos, mythologies
La Physique amusante V

Jacques Réda

Chez François

Depuis quelques textes, je vous parle de lui. François. Un tourbillon, attachant. Sa famille vit dans le Sud, où il aime retourner. Il déambule dans ce Marais parisien qu’il connaît par coeur, et la nuit, ailleurs où il est invité, il aime la fête. Une silhouette singulière, celle d’un homme grand, athlétique, coiffé d’une queue de cheval où se mêlent au châtain quelque reste de mèches oxygénées. Une fêlure, que je partage avec lui, l’absence du père. Nous en parlons. Il dégage une certaine force, protectrice dirais-je, mais peut-être est-ce parce qu’il m’aide beaucoup. J’aime son visage marqué, comme le visage d’un homme travaillant sous le soleil, son regard est sombre et joyeux à la fois, sa voix grave a gardé un rien de l’accent du Sud, Tu vas bien ? Son rire, une bande-son. Habillé sobrement en journée d’un jean et d’un tee-shirt, il n’est absolument pas dans l’esbroufe.
Dans une rue calme de ce quartier, il vit au dernier étage d’un vieil immeuble XVIIe, un studio assez petit, tout en longueur, où il y a cette jolie fenêtre près de laquelle j’aime m’asseoir. Au printemps quelques feuillages et leur ombre donnent une lumière pleine de charme à la pièce. Le confort est a minima. Table basse, petit sofa, un canapé-lit. Le studio sent les gâteaux, le chocolat, la gourmandise. Tu veux un chocolat ? François ne déjeune jamais, se réservant pour les festivités de noctambule. La nuit. Un monde qu’il aime presqu’autant que la musique. Il me fait toujours entendre quelques airs avant que je ne parte. J’allais oublier, un atout, l’art de la conversation, il donne de l’éclat à ce qu’il raconte. Je me régale.
Ma sidération : son téléphone. Il ne cesse de vibrer. C’est insensé le nombre d’appels, de messages qu’il peut recevoir. Insensé.
Mais, le clou chez François reste, à l’évidence, la maîtrise de son art. Médium. Les cartes. Fascinant travail. Je ne vais pas ici le définir, je n’y arriverais pas, tant il varie, selon les situations, les questions posées – Soudain, il arrête tout. J’ai un flash. Il vous donne une information. J’aime voir la rapidité de ses mains comptant les cartes que j’ai choisies, la déduction des lignes de cartes superposées. À chaque fois, je suis sans voix devant les évidences du résultat. La dernière séance avec lui fut magistrale ! longue, et magistrale. Comment en rendre compte, je verrai… Et, à la fin, il est épuisé, tant il s’est donné.
Je vais rater mon train à cause de toi, mais tu as vu ça, ça valait le coup ! tu as vu ça ! Ça t’a plu ? … Prends un chocolat avant de partir !

et je l’embrasse
et je prends le chocolat
et j’ai envie de tourbillonner de chanter
et dehors, c’est déjà le soir.

*


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