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Il fait encore frais en cette fin d’avril, un dimanche, de cette année-là. Elle se prépare. Le petit kilt rouge, le pull chaussette noir, collants noirs, boots noires. C’est court… dit sa grand-mère. Elle laisse lâchés ses longs cheveux blonds. Maquillée a minima, trop ne lui va pas. Avec une amie de sa banlieue rouge elles vont pour la première fois dans ce club ouvert l’après-midi, à Saint-Germain, rue des Saints-Pères. Un autre monde pour elle. Elle est heureuse. Le brouhaha du va et bien, la jeunesse bruyante montant descendant en fil continu les escaliers étroits du club, la musique, la musique sur laquelle elle aime danser. Elles s’arrêtent près du bar, commandent jus de fruit pour l’amie, Perrier pour elle. Son instinct lui demande alors de se retourner, elle s’exécute, et voit arriver un couple. La fille très brune très belle se la jouant l’air très mystérieux, mannequin à coup sûr, mince grande, sophistiquée, Lui, le compagnon, une allure, une démarche hors sol, brun, cheveux longs magnifiques, un regard pas hautain, normal, mais au-dessus de la mêlée. Une personnalité. Un seigneur. Jean et blouson. Et là, tout simplement les voyant passer elle s’entend se dire : Tiens ! C’est l’homme de ta vie ! …et, l’air de rien, en princesse, comme il se doit, va se prendre une paille pour son Perrier. Pas d’effervescence en elle, une certitude. Une évidence. Une joie. Alors, dans l’après-midi, elle les revoie. Elle vient de danser, d’embrasser un garçon dont elle n’a pas demandé le prénom. Ces deux-là sont assis. N’ont rien à se dire. Lui de temps à autre se penche vers la belle mystérieuse, l’embrasse. Et retourne vivre dans son silence. Elle note ça.
Aucune jalousie en elle. Elle attend la semaine suivante…
… Qui arrive, avec une météo toute aussi grise. C’est court… dit sa grand-mère quand elle met la jupette à carreaux noirs et blancs. Elle le revoit illico, cette fois accompagné d’une rousse, encore plus sophistiquée que la brune. Toujours ces baisers mécaniques, jamais de conversation. Quand drague-t-il, puisqu’il ne parle pas ? ça la sidère. Elle peut être sidérée, il n’a aucun regard vers elle, la blonde, lorsqu’incidemment ils se croisent. Cette fois, il est accompagné d’un ami, avec lequel il parle.
Et elle ne peut venir les deux dimanches qui suivent.
Arrive la bonne semaine, il fait très beau. Elle met sa petite robe blanche qui bouge bien, en coton léger. C’est court… dit sa grand-mère. Une surprise l’attend. Son amie lui présente le garçon qui ne la lâche plus depuis peu, et bien, oui, c’est le copain de notre hors-sol. La vie est bien faite.
Asseyons-nous. Mais il n’est pas là. Il arrive enfin. Seul. Ouf, pense-t-elle. Il s’installe près d’elle. Elle sent une force, une chaleur qui émanent de cette présence. Le trouble en elle, l’inconnu. Et l’inattendu se produit. Il lui parle. À elle. Il ne drague pas. Il exprime ses pensées, elle est à l’aise pour répondre. Vive et drôle comme elle sait faire quand elle le veut. du tac au tac. Un moment, il se penche vers elle, elle fait un geste de recul et refuse. Il sourit. Viens, dit-il, sortons. Marchons. Ils se prennent naturellement la main, remontent la rue des Saints-Pères. Qu’il fait beau. Qu’il fait chaud.
Paris ne fut jamais aussi beau.
Le Boulevard Saint-Germain. Ce foutu métro où il faudra se séparer.
Mais non, il veut l’accompagner.
Ils se parlent un temps.
Puis plus du tout.
Ils s’observent.
Et ne peuvent s’empêcher….
ils pouffent… ils pouffent de rire.
Le rire des gens heureux.
Son instinct lui a dit vrai. Il fut vraiment l’homme de sa vie. Urli.

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