Nous rentrons de déjeuner avec Catherine. Je regarde quelques notifications sur Twitter, « Ça alors… tu te rends compte, une personne que j’admire me fait un compliment » « En quoi c’est exceptionnel, si elle aime ce que tu fais ? « Quand même, elle est blindée de diplômes… moi, rien ; ça me fait bizarre, à chaque fois je suis mal à l’aise. »
Et là, Catherine, bingo :
« Tu es en train de me dire que tu te sens illégitime, dans l’imposture si on te fait un compliment sur un texte, une photo, ou sur toi parce que tu n’as pas de diplômes ? » « Oui. Je veux juste faire et qu’on ne me dise rien. »
« Clem, il était blindé de diplômes ! » J’étais en amour avec lui, pas en compétition. Quand il a voulu me présenter sa mère, avant même me dire bonjour, elle m’a demandé, pour me faire plaisir, c’est la pratique de son milieu, « Quelle université avez-vous faite Anna? » « Aucune, je n’ai même pas le bac. » « Et vous êtes avec mon fils ?… » le cri du coeur. « Non Madame, c’est votre fils qui est avec moi. » Le truc, j’avais pris des cours de philo du Moyen-Âge à la Catho, et j’ai eu un enthousiasme pour Nicolas de Cues. La vie fait bien les choses, il fut le thème de sa thèse à Columbia. Nous sommes devenues copines, le sommes restées après la mort de Clem. »
« Et le travail, l’agence de presse ? »
Pareil…. Je ne voulais pas prouver. Je voulais faire, selon mes intuitions et qu’on me foute la paix. « Et quand tu allais dans ces soirées inévitables, ce Festival de Cannes, … » L’horreur. À Cannes, il y a plusieurs couleurs de passes, qui t’accréditent. Le Graal, c’est le blanc, tu as droit à presque tout. Une année je me présente au bureau du Festival. BLANC. Sans que je ne demande rien. Parce que nous avions été formidables on nous l’a donné. BLANC. Les photographes fiers de moi, moi, la tête dans le sac. Je veux m’en aller. Pourquoi ils me font ça ? Peureuse à l’idée de ne plus être d’un coup capable de faire ce que j’avais déjà réalisé, avant, sans me prendre la tête, suivant mon instinct, mes élans.
« Les déjeuners d’affaire dans le métier c’est monnaie courante. »
Toujours Urli, ou un autre rédacteur. Parfois je l’accompagnais, c’était compliqué. Je prenais du Champagne, j’me sentais mieux, j’faisais le job. Je bossais on va dire à 70 % par téléphone. J’me rappelle qu’un soir, nous sommes rentrés très tard à l’agence, une attachée de presse discutait encore avec un de nos journalistes. Tu te rends compte, je ne la connaissais que par sa voix : « J’étais sûre que vous étiez jolie » me dit-elle. Foutez-moi la paix… Je veux me cacher… « En fait, tu te cachais derrière Urli toujours et comme il t’adorait, sans s’en rendre compte il faisait ce qu’il ne fallait pas faire. »
« Et pourquoi tu n’as pas passé le bac ? » « J’ai dit à maman que je ne voulais pas. Je fuyais la compétition. Elle a dit oui. Et voilà. » « Décidément ta mère… »
« On va faire cette séance d’hypnose. »
Me voilà de nouveau dans ce fauteuil confortable en cuir marron. Je fixe la mire rouge. La voix de Catherine. Très vite les yeux se ferment.
On va remonter le temps, refaire le film. L’enfance. Qu’est-ce qu’il te manque pour que tu aies confiance en toi ?
Pas évident de savoir. Je suis petite. seule. je ne bouge pas. je suis rêveuse. Je regarde par la fenêtre. j’ai les livres que maman rapporte presque chaque jour. Ma grand-mère ignore tout des musées, des activités pour enfants, elle m’offre ces petites bagues que j’aime, celles avec les pierres bleues…. Et, après bien des hésitations, bien des hésitations, presqu’en larmes, le jaillissement : j’aurai voulu que mon père soit là. (Voilà ! dit Catherine) Qu’il m’apprenne à faire de la patinette, du vélo, qu’il me fasse nager, m’emmène en vacances, me fasse voyager, me parle…
une litanie.
« Fais-le. Mets-lui le visage que tu veux. C’est ton père. Fais tout ça avec lui ».
Je fais. C’est facile de lui trouver un visage. Facile.
« Continue. Tu grandis. Tu passes le bac. Tu vas à l’Université, que choisis-tu ? Les Lettres.
« Que fais-tu ? » Je suis bien. J’ai des amis. Je discute, ça bouscule. Je vais à la Cinémathèque. Je m’informe. Je connais en profondeur ce dont je parle.
« C’est ça. Continue. Tu rencontres Urli. La création de l’agence. »
Oui, j’agis. Je vais vers les autres, célèbres ou non, j’ai la compétence, j’argumente avec humour, je mets en valeur les photographes, je sais parler d’argent avec les services photo comme si j’avais fait ça toute ma vie. J’ai de l’allure. Je reste sympa. Drôle. Je suis légitime. Je mérite ce passe Blanc.

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