Il y avait trois personnes en elle, trois femmes distinctes qui ne semblaient pas reliées les unes aux autres, et quand, en grandissant, tu as commencé à la voir différemment, pas seulement comme quelqu’un qui était ta mère, tu ne savais jamais quel masque elle allait porter tel ou tel jour. À un bout du spectre, il y avait la diva, la charmeuse somptueusement habillée qui éblouissait son monde en public, la jeune femme qui, mariée à un homme distrait et obtus, désirait follement que les yeux des autres se posent sur elle et ne tolérait pas – ne tolérerait plus – d’être réduite au rôle de femme au foyer traditionnelle. Au milieu, et c’était de loin l’espace le plus vaste qu’elle occupait, il y avait un être solide et responsable, un individu pourvu d’intelligence et de compassion, une femme qui prenait soin de toi quand tu étais petit, qui partait au travail, qui a géré plusieurs commerces pendant de nombreuses années, une championne de mots croisés et une conteuse de blagues hors pair, une personne aux deux pieds solidement sur terre, compétente, généreuse, capable d’observer le monde qui l’entourait, fervente progressiste en matière politique et sage dispensatrice de conseils. À l’autre bout, à l’autre extrémité de sa personnalité, il y avait la névrosée apeurée et faible, la créature sans défense en proie à de fulgurantes crises d’angoisse, la phobique toujours plus handicapée à mesure que passaient les années.

PAUL AUSTER
Chronique d’hiver