En définitive, à quoi écrire sert-il, sinon à vivre ? Toutes les pénibles élucubrations sur « écrire ou vivre » – écrire comme renoncement à la vie – … ne sont que pitoyables défenses d’envieux, de toute façon sans importance. Mais ici, la chose est dite. C’est elle qu’il faut comprendre et suivre. Et si on l’écoute, on comprend par exemple pourquoi un amour bizarre, très bref et apparemment sans aucun événement, peut produire une quantité de souffrances et d’interrogations disproportionnées avec ce qu’on appelle les faits : une conversation dans l’après-midi, un baiser sur le seuil, quelques messages tendres brusquement interrompus. D’où : souffrance, silence et ressassement, retour sur l’incompréhensible. Mais ce n’est pas la bonne manière ; ce n’est pas non plus la vraie matière. La vraie, c’est partir du « Zut que c’est beau » – comme aussi du « Zut que ça fait mal », dès qu’il arrive.
Si nous ne faisons pas cet effort, nous perdons à tout moment notre vie, nous n’en gardons rien. De l’impression forte, de ces minutes oubliées il ne nous reste que leur substitut irréel, disqualifié,

Jacqueline Risset
Les instants les éclairs