cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : février 2020

L’attrait du vertige

Dans le flux continu qui semble nous happer
Et nous couper aussi de toute la nature,
L’Homme a vu le ressort de sa propre aventure :
Faire corps avec lui pour s’en émanciper.

Le contretemps saisit le pas à la voltige
Et, renversant le sens de sa marche en avant,
Prend sur sa dérobade un aplomb, esquivant
L’astreinte de l’effort et l’attrait du vertige.

Et, d’un instant à l’autre, il lance un nouveau pont
Dont l’arche répétée à mesure cadence
Le progrès dételé du temps. Et l’on y danse,
Grâce à vous qui l’avez, de rebond en rebond.

Rythme, chaos, mythologies
La Physique amusante V

Jacques Réda

Chez François

Depuis quelques textes, je vous parle de lui. François. Un tourbillon, attachant. Sa famille vit dans le Sud, où il aime retourner. Il déambule dans ce Marais parisien qu’il connaît par coeur, et la nuit, ailleurs où il est invité, il aime la fête. Une silhouette singulière, celle d’un homme grand, athlétique, coiffé d’une queue de cheval où se mêlent au châtain quelque reste de mèches oxygénées. Une fêlure, que je partage avec lui, l’absence du père. Nous en parlons. Il dégage une certaine force, protectrice dirais-je, mais peut-être est-ce parce qu’il m’aide beaucoup. J’aime son visage marqué, comme le visage d’un homme travaillant sous le soleil, son regard est sombre et joyeux à la fois, sa voix grave a gardé un rien de l’accent du Sud, Tu vas bien ? Son rire, une bande-son. Habillé sobrement en journée d’un jean et d’un tee-shirt, il n’est absolument pas dans l’esbroufe.
Dans une rue calme de ce quartier, il vit au dernier étage d’un vieil immeuble XVIIe, un studio assez petit, tout en longueur, où il y a cette jolie fenêtre près de laquelle j’aime m’asseoir. Au printemps quelques feuillages et leur ombre donnent une lumière pleine de charme à la pièce. Le confort est a minima. Table basse, petit sofa, un canapé-lit. Le studio sent les gâteaux, le chocolat, la gourmandise. Tu veux un chocolat ? François ne déjeune jamais, se réservant pour les festivités de noctambule. La nuit. Un monde qu’il aime presqu’autant que la musique. Il me fait toujours entendre quelques airs avant que je ne parte. J’allais oublier, un atout, l’art de la conversation, il donne de l’éclat à ce qu’il raconte. Je me régale.
Ma sidération : son téléphone. Il ne cesse de vibrer. C’est insensé le nombre d’appels, de messages qu’il peut recevoir. Insensé.
Mais, le clou chez François reste, à l’évidence, la maîtrise de son art. Médium. Les cartes. Fascinant travail. Je ne vais pas ici le définir, je n’y arriverais pas, tant il varie, selon les situations, les questions posées – Soudain, il arrête tout. J’ai un flash. Il vous donne une information. J’aime voir la rapidité de ses mains comptant les cartes que j’ai choisies, la déduction des lignes de cartes superposées. À chaque fois, je suis sans voix devant les évidences du résultat. La dernière séance avec lui fut magistrale ! longue, et magistrale. Comment en rendre compte, je verrai… Et, à la fin, il est épuisé, tant il s’est donné.
Je vais rater mon train à cause de toi, mais tu as vu ça, ça valait le coup ! tu as vu ça ! Ça t’a plu ? … Prends un chocolat avant de partir !

et je l’embrasse
et je prends le chocolat
et j’ai envie de tourbillonner de chanter
et dehors, c’est déjà le soir.

*


L’instinct

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Il fait encore frais en cette fin d’avril, un dimanche, de cette année-là. Elle se prépare. Le petit kilt rouge, le pull chaussette noir, collants noirs, boots noires. C’est court… dit sa grand-mère. Elle laisse lâchés ses longs cheveux blonds. Maquillée a minima, trop ne lui va pas. Avec une amie de sa banlieue rouge elles vont pour la première fois dans ce club ouvert l’après-midi, à Saint-Germain, rue des Saints-Pères. Un autre monde pour elle. Elle est heureuse. Le brouhaha du va et bien, la jeunesse bruyante montant descendant en fil continu les escaliers étroits du club, la musique, la musique sur laquelle elle aime danser. Elles s’arrêtent près du bar, commandent jus de fruit pour l’amie, Perrier pour elle. Son instinct lui demande alors de se retourner, elle s’exécute, et voit arriver un couple. La fille très brune très belle se la jouant l’air très mystérieux, mannequin à coup sûr, mince grande, sophistiquée, Lui, le compagnon, une allure, une démarche hors sol, brun, cheveux longs magnifiques, un regard pas hautain, normal, mais au-dessus de la mêlée. Une personnalité. Un seigneur. Jean et blouson. Et là, tout simplement les voyant passer elle s’entend se dire : Tiens ! C’est l’homme de ta vie ! …et, l’air de rien, en princesse, comme il se doit, va se prendre une paille pour son Perrier. Pas d’effervescence en elle, une certitude. Une évidence. Une joie. Alors, dans l’après-midi, elle les revoie. Elle vient de danser, d’embrasser un garçon dont elle n’a pas demandé le prénom. Ces deux-là sont assis. N’ont rien à se dire. Lui de temps à autre se penche vers la belle mystérieuse, l’embrasse. Et retourne vivre dans son silence. Elle note ça.
Aucune jalousie en elle. Elle attend la semaine suivante…
… Qui arrive, avec une météo toute aussi grise. C’est court… dit sa grand-mère quand elle met la jupette à carreaux noirs et blancs. Elle le revoit illico, cette fois accompagné d’une rousse, encore plus sophistiquée que la brune. Toujours ces baisers mécaniques, jamais de conversation. Quand drague-t-il, puisqu’il ne parle pas ? ça la sidère. Elle peut être sidérée, il n’a aucun regard vers elle, la blonde, lorsqu’incidemment ils se croisent. Cette fois, il est accompagné d’un ami, avec lequel il parle.
Et elle ne peut venir les deux dimanches qui suivent.
Arrive la bonne semaine, il fait très beau. Elle met sa petite robe blanche qui bouge bien, en coton léger. C’est court… dit sa grand-mère. Une surprise l’attend. Son amie lui présente le garçon qui ne la lâche plus depuis peu, et bien, oui, c’est le copain de notre hors-sol. La vie est bien faite.
Asseyons-nous. Mais il n’est pas là. Il arrive enfin. Seul. Ouf, pense-t-elle. Il s’installe près d’elle. Elle sent une force, une chaleur qui émanent de cette présence. Le trouble en elle, l’inconnu. Et l’inattendu se produit. Il lui parle. À elle. Il ne drague pas. Il exprime ses pensées, elle est à l’aise pour répondre. Vive et drôle comme elle sait faire quand elle le veut. du tac au tac. Un moment, il se penche vers elle, elle fait un geste de recul et refuse. Il sourit. Viens, dit-il, sortons. Marchons. Ils se prennent naturellement la main, remontent la rue des Saints-Pères. Qu’il fait beau. Qu’il fait chaud.
Paris ne fut jamais aussi beau.
Le Boulevard Saint-Germain. Ce foutu métro où il faudra se séparer.
Mais non, il veut l’accompagner.
Ils se parlent un temps.
Puis plus du tout.
Ils s’observent.
Et ne peuvent s’empêcher….
ils pouffent… ils pouffent de rire.
Le rire des gens heureux.
Son instinct lui a dit vrai. Il fut vraiment l’homme de sa vie. Urli.

*



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