Deirdre a posé la tête sur mon épaule. J’ai fermé les yeux. Le sommeil nous a blottis l’un contre l’autre.
Une voix du côté du potager nous a réveillés. On appelait Deirdre, on la cherchait dans le parc, en anglais. Elle a sauté à pieds joints dans l’herbe.
– C’est Gladys, une surveillante de la classe. Elle n’est pas méchante, juste inquiète.
Elle a sorti un petit papier de la poche de son cardigan et me l’a tendu.
– C’est mon adresse au pays de Galles…
J’ai glissé le papier dans ma poche.
Elle s’est retrouvée contre moi. J’ai plongé dans son cou, sa nuque, ses mèches de cheveux tombées du chignon, la serrant si fort que je percevais les battements de mon coeur, le grondement de son sang, ses frissons, sa vie secrète de fille de quatorze ans. J’en vins à redouter ce phénomène honteux, irrépressible, qui me faisait décliner les slows dans les boums. Mais non, rien de ce côté-là. Ce que Deirdre m’inspirait, me transfusait, c’était tou le contraire d’une pulsion, d’un désir, plutôt une forme d’exaucement, une paix, une sortie du temps. J’avais quitté mon âge, dépassé mon histoire, le peu que j’avais vécu, appris, désiré, j’avais mille ans.

Jean-Marc Parisis
L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion