Rentré chez moi, j’ai ouvert la mallette de Bernard, feuilleté Du côté de chez Swann du fameux Proust, lu une page au hasard, esquissé un sourire, refermé le bouquin, puis allumé la télé. Pendant le match du championnat de Turquie, la voix sortie du livre est revenue flotter dans la pièce, filtrée, charmeuse, entêtante. Elle m’a ramené à la table où j’avais posé la mallette. J’en ai tiré deux autres livres, ceux qui me venaient sous la main. Les filles du feu de Nerval parlait d’une voix différente. Du Voyage au bout de la nuit s’échappait encore une autre voix. Chaque livre avait sa propre voix. Des voix comme je n’en avais jamais entendu, ultrasoniques, rythmées, souveraines, sublimes. Des voix auxquelles il était impossible de se dérober. Elles m’intimaient de les écouter. L’ordre ne sortait pas de la bouche d’une mère ou d’un professeur comme pendant ma scolarité à Froncy, mais du coeur des textes, du sens, des images, des visions formés et portés par ces voix, voix impérieuses, mais assez complices, amicales, pour me laisser entendre qu’elles aussi avaient besoin de mon attention, de ma générosité, de la mobilisation de ce que j’avais de meilleur en moi, pour délivrer leur pleine puissance, la variété de leur gamme, me transmettre quelque chose que je devrais d’une manière ou d’une autre convertir et prolonger dans l’existence et à ma façon. Au niveau de solitude où j’étais parvenu, il m’était naturel, vital, de leur obéir ; j’en éprouvais même une sorte de fierté.
J’avais donc arrêté les médicaments et m’en étais remis aux voix.

Jean-Marc Parisis
L’histoire de Sam
ou l’avenir d’une émotion