cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2020 Page 1 of 2

Les bras m’en tombent…

Les bras m’en tombent…
Cash fut la réponse de mon amie Catherine. Comme on efface la craie sur le tableau noir, je voulais qu’elle prenne un chiffon, qu’elle efface la fêlure qui se ravive d’un coup à cause d’un visage que je pensais remisé aux oubliettes de la mémoire. Qu’elle fasse ça. Et que l’on passe ensuite à autre chose comme si de rien n’était. Qu’on papote… J’avais oublié les sentiments.
Les bras m’en tombent…
Te revoilà encore avec lui parce que tu as revu ce visage. Il n’y a pas de sentiments. Tu l’as mis sur un piédestal où il n’a pas à être.Tu es dans le pur fantasme. Tant que tu y resteras tu ne donneras pas la place à celui qui arrive. Il restera inattaquable, je te l’ai déjà dit : tu n’as pas connu ses chaussettes sales dans la salle de bains.
Il est mort pour toi. Il a toujours été mort pour toi.
Elle a raison l’amie Catherine et beaucoup de patience avec la pénible que je suis. Voilà, j’ai été présomptueuse, je pensais avoir réussi la banalisation, être arrivée à l’indifférence. Je n’y pensais plus. Vraiment. Que nenni !
Et dire qu’en toute confiance je postai la veille de ce jour pénible, une citation de mon cher Peter qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille : Je ne ressens plus le bonheur, maintenant que dans l’imaginaire.
Il y a des jours comme ça…

*

Tel David Bowie

Deux années ont passé depuis leur mariage. Depuis qu’elle a suivi ce jeune homme bizarre. Tel David Bowie, d’une étrange ambivalence, grand, mèche blonde, velours, dégaine élégante et fine, toujours un pistolet dans la poche, à la charnière d’un temps. Il lui a lu son roman jamais terminé Le Cauchemar, écrit à dix-sept ans. Percy Shelley ! Ange rebelle, irrésistible, intrépide. Elle l’a tout de suite aimé, s’est unie à lui alors qu’il prône ouvertement le vagabondage, la désertion, l’anarchie sociale. Elle l’a suivi, contre l’avis de tous les autres, parents et amis.
Il erre dans les rues de Londres, depuis son exclusion de l’université dont il parcourait les couloirs la nuit, en psalmodiant la malédiction des sorcières de Macbeth autour du chaudron :

Doublez, doublez, peine et trouble !
Feu, brûle, et chaudron, bouillonne !

Radié d’Oxford ! Déjà somnambule et cyclothymique, au sortir d’une école où sévissaient les châtiments corporels, et où il a été la cible d’écoliers tourmenteurs qui organisaient des « chasses au Shelley », dès son entrée à l’Université, il s’est fait remarqué par son extravagance, son attirance pour les romans gothiques, les légendes macabres et fantastiques, et ses expériences de chimie. Incapable de se soumettre aux règles, fragile nerveusement, avec de soudaines crises de violence, il a vite acquis, dans l’établissement dirigé par les ecclésiastiques, une réputation d’élève subversif, incontrôlable. Dans cette forteresse de conformisme qu’est l’université d’Oxford en octobre 1810, il se laisse pousser les cheveux alors que la mode est à la coupe rase des cochers de fiacre et porte des vestes excentriques des gilets rayés (…)
L’Université ? Un défi à relever, une institution misérable où il a organisé sa vie, loin des autres. Il fabrique ses premiers bateaux en papier, qu’il lance sur les étangs.

JUDITH BROUSTE
LE CERCLE DES TEMPÊTES

Les couteaux volés

Comment dire ? Il y a ce lieu où, par trois fois, j’ai commis l’acte de vol.
J’ai volé trois fois. Trois fois un même objet. Pourquoi n’ai-je pu résister à piquer ces trois couteaux à manche d’argent ? Allez savoir…
Nous étions si bien dans ces chambres du Grand Hôtel de Cabourg, avant qu’il ne soit repris transformé abîmé par le groupe Pullman. Il y avait ce rappel proustien évidemment, les salles de bains à l’ancienne, que je les aimais avec leur peinture rose, leur côté province. Et puis, le petit déjeuner en chambre. On frappait à la porte pour nous le déposer. Sur le plateau en argent, jus d’orange, de pamplemousse, pain, croissants, confitures, miel d’acacia, les oeufs… Cafetière en argent, théière en argent, beurriers en argent, couverts en argent et, cerise sur le gâteau, la fleur dans le soliflore. Un jour que vous quittions les lieux, c’est là, pour la première fois que j’ai saisi à la va-vite un premier couteau sur un plateau déposé devant une porte de chambre. Une évidence. Il avait le goût des vacances, du bonheur, du temps présent. Son manche était cabossé, tout doux au toucher. Urli ne m’a pas vu faire. Suis même pas sûre qu’il se soit interrogé un jour sur la présence de ces couteaux à la maison.
Je crois que je voulais garder le fil du temps.

Cahiers et carnets

Tout un monde. Je ne résiste pas au cahier, au carnet. Je les ouvre systématiquement. Je veux voir la couleur des pages, sentir le toucher. Je ne supporte pas ceux avec ces pages blanc d’hôpital, au brillant insupportable.
Là aussi il me faut de la douceur.
L’incontournable, le carnet Moleskine à couverture souple, pages blanches, de ce blanc que j’aime, laiteux. Je le trimbale partout. Souvent j’ai voulu changer. Prendre tel ou tel autre. Rien n’y fait. Je reviens vers l’incontournable. J’aime le son du stylo plume sur les pages, j’y écris mes banalités du jour.
Puis ces cahiers. Un amour, mais un amour pour eux. Le Cérusier édité par Orsay avec ses feuilles crémeuses à souhait, lignes en pointillés. Une merveille. Et puis les découvertes. Comme des rencontres. Je prends. Qu’ai-je donc de si important à noter ? Les poèmes. Les citations. À répétition. Ils sont pleins de Sollers, de Quignard, d’Erri, d’Anaïs et d’Henry.
En fait, un plaisir.
Alors, on va s’faire plaisir « L’amour est vague, l’intimité est précise ».
…On ne peut mieux dire, n’est-ce pas ?
Envie du moment. Vous taquiner. Ne pas mettre l’auteur.
Vous le connaissez… Oui, c’est bien de lui…

*


L’hôtel Les Marronniers

Il faisait tellement beau ce samedi là. Impossible de résister au plaisir d’aller marcher plus loin que le droit accordé aux confinés du moment. Braver la maréchaussée pour 100, 150 mètres. Y aller. Vas-y, passe la place de l’église Saint-Germain, écoute ces pigeons qui roucoulent à l’envi, passe le petit square voisin, tout en fleur, une beauté, la rue de l’Abbaye silencieuse, gracieuse. Prends la rue Fürstemberg avec un m, descends vers la Place Fürstenberg, avec un n. Les quatre paulownias terminent leur floraison, les hampes violettes résistent. Les larges feuilles s’annoncent. Continue sur la rue. Tu y arrives. La jolie rue Jacob. Tu t’arrêtes devant les vitrines d’antiquaires fermés. De librairies fermées. Prends la rue par la gauche. Remonte-la. Après cette nouvelle boutique fermée, regarde, le petit porche est ouvert lui, mais l’hôtel fermé, dans la cour, au fond. Les Marronniers. Le coeur, pincé. Emotion. Prends. Le charme est là, toujours. Tu l’as adoré cet hôtel. Il est petit. Simple. Elégant. Charmant. Vous y veniez avec Urli, lorsque vous remontiez de Rome pour quelques jours à Paris. Comment l’avait-il choisi ? Mystère d’Urli. Laura restait chez sa grand-mère, et vous deux vous vous aimiez dans cet hôtel. Les petits déjeuners, à l’extérieur, dans cette cour, sur une des tables en fer recouverte d’une nappe blanche. Thé, café, pain, confiture, miel. Tu vas bien ?

*

La lumière d’avril – Franck Maubert

La lumière d’avril vibre sur une botte d’asperges. Frappées du rougeoiement de la fin d’après-midi, ce ne sont plus des asperges tachetées de soleil qui étincellent mais une abstraction aux tons rares, un jeu de mouvements de couleurs, de nuances et de subtilités. Si l’on s’y attarde, on ne voit que des tiges charnues, élancées de pointes mauves et violacées posées sur l’ardoise gris bleuté de la table. Cuites, elles perdront de leur éclat.
Des bouffées de lilas entrent par vagues dans la cuisine. Je m’assois sur un banc de pierre adossé à la façade de la maison. Dans l’air pailleté du soir, de tendres fantômes volettent, éphémères, papillons moirés, premières mouches de mai… Délicates créatures. De là, je peux voir le soleil descendre sur la rivière. D’ici quelques minutes, il s’enfoncera brusquement derrière le pont et l’eau donnera l’impression de l’engloutir. J’ai l’habitude de patienter ainsi, même si parfois un sentiment de désolation m’envahit. Je pourrais passer la nuit ici, dans l’humidité, patienter jusqu’à ce qu’elle se dissipe, attendre les brouillards du matin, glisser sur l’eau sans ramer, juste me laisser guider par les courants et m’enfoncer dans les blancheurs de vapeur.
Le jour s’étire encore. Et chaque fois, à cette heure où je fixe le désert du ciel, quelque chose ressuscite, une douceur de vivre. Les iris s’agitent mollement sous la brise du soir. En fin d’été, à la lueur des photophores, leurs hampes ne seront plus que des sentinelles, ils auront cédé leur place aux cyclamens de Naples qui tapisseront de rose et de blanc les sous-bois. Avant eux, il y aura le ballet des ancolies, la mine fière des lupins et les roses qui me demandent tant d’attention. À quoi tiennent la puissance et l’enchantement d’un paysage, d’une oeuvre.

L’EAU QUI PASSE

Lire l’été

Il y a bien longtemps, un ami m’a dit qu’il ne connaissait qu’une manière de lire Montaigne. Il le lisait l’été. Chaque après-midi, il prenait sa vieille édition en trois volumes, l’une de ces éditions dont le texte ne porte pas la trace des stratifications successives qui l’ont formé, et il allait sous un pin ou un tilleul, près d’une petite rivière. C’était son locus amoenus, où les Anciens eux aussi lisaient leurs poètes. Je crois que mon ami avait tort. Il me semble que le seul lieu où l’on puisse lire Montaigne est une bibliothèque : si possible l’une de ces grandes bibliothèques du XVIe ou du XVIIe, qui ornent les palais aristocratiques et les abbayes de toute l’Europe. Les rayonnages montent jusqu’au plafond vertigineux ; tout autour, des galeries serpentent, s’élèvent, se faufilent, menant aux différents rayons ; et le bois, poli et attendri par le temps, conserve la clarté et l’obscurité, la matière compacte et noueuse des arbres – noyer, olivier, chêne ou orme -, de sorte que le lecteur, assis, son livre à la main, se croit entouré d’une forêt luxuriante, dont les livres aussi feraient partie.
Montaigne avait sa bibliothèque au troisième étage d’une tour. Assis à sa table, il embrassait d’un regard les livres, rangés sur cinq files, prêts à être feuilletés si un caprice ou une inquiétude le prenaient. Il en avait presque mille, dont soixante-dix-sept nous sont parvenus, avec son nom et parfois ses annotations…
De ces mille livres, il tira cinquante-sept maximes ; il les fit inscrire sur les poutres du plafond, d’où elles protégeraient ou railleraient son travail de commentateur. « Toutes les choses, avec le ciel et la terre et la mer, ne sont rien auprès de la totalité du grand tout » (Lucrèce). « Je ne comprends pas » (Sextus Empiricus). « Dieu ne veut pas qu’un autre sache, à part lui » (Hérodote). « Toutes ces choses sont trop difficiles pour que l’homme puisse les comprendre » (L’Ecclésiaste). « La vie la plus douce, c’est de ne penser à rien » (Sophocle)….
La bibliothèque avait trois grandes fenêtres « d’une ample et libre perspective » par lesquelles pénétraient les souffles des vents, les rayons du soleil, les reflets des nuages, les senteurs des arbres et, deux fois par jour, les notes de l’Ave Maria. S’il se mettait à la fenêtre, il voyait le château, la cour, le poulailler où les poules, les oies et les canards se préoccupaient de nourrir son existence ; et plus loin, les collines du Périgord, où le regard se perdait presque à l’infini.

Pietro Citati
La lumière de la nuit

La route

Il fait beau sur Paris aujourd’hui. Il fait chaud. Beaucoup de vent. Beaucoup.
Fenêtres ouvertes. Plein soleil entrant dans l’appartement. Assise dans le fauteuil en rotin devant une fenêtre, jambes à hauteur des bacs à fleurs. Je mets la crème sur le visage, les bras… Le vent joue avec les pages du livre ouvert, les soulève. Il m’envoie par à-coups ces effluves – l’odeur si particulière de la crème solaire. Rêverie. Je vais direct vers cette route italienne qui mène vers les plages après Venise. En fin d’après-midi nous les quittions pour retrouver la ville en passant par cette route bordée de peupliers, de bouleaux, longeant à l’infini ces champs de maïs. La lumière est divine. Les ombres magnifiques. La faim s’invite. Il est facile de s’arrêter au bord de la route. Des baraques proposent à l’envi plats de polenta, diverses viandes braisées, la pasta…. Le vin rouge, le Valpolicella, trop léger, n’est pas notre truc, alors nous optons pour un blanc, un Pinot Grigio. Il est parfait, parce que nous sommes bien. La lumière du soleil rasant la route, les premiers lampions multicolores sont allumés. Des p’tites chansons italiennes, diffusées discrètement par un haut-parleur dont on ne sait comment il tient entre deux bouleaux. Pourquoi nous avons si faim, c’est juste le plaisir d’être là je crois…On se taquine pour un coup de soleil sur le nez. On s’amuse. Puis on reprend la route, la ville nous attend. Venise, là-bas, on la devine déjà.

*

Vous avez un marteau ?

Il était une fois, ai-je ainsi envie de commencer mon texte sur Stanislas.
Je me devais de faire un billet sur ce personnage délicieux. Dans la vie d’avant, il s’occupait de finances pour un grand groupe, et l’idée s’incrusta. La belle idée de vivre au rythme des fleurs. C’est ainsi qu’il devint fleuriste. Merveilleuse boutique rue Racine, qui donne sur une arrière-cour pavée qu’il remplit à l’envi des fleurs du moment. Bien sûr on dit de lui c’est un dandy. Ce n’est pas le premier mot qui me vient à l’esprit. Poète. Il écrit. Divinement bien. Dans cet antre je lisais des poèmes qui étaient épinglés ça et là, tous transcrits à la main au stylo plume. Je tenais alors un texte puissant, d’inspiration baudelairienne à l’évidence. J’en connaissais pas l’auteur.
Stanislas, je ne le connais pas lui. Il mérite d’être connu.
C’est moi. Anagramme.
Il sort victorieux d’un va et vient avec l’administration pour avoir au moins le droit de livrer des fleurs qui proviennent de petits producteurs qui autrement devaient brûler leurs merveilles. Il s’est battu pour ça.
Et ce matin…, les tulipes joyeuses rose pâle et blanc-vert clair, et ces branches de lilas. Me suis sentie comme dans un film de Jacques Demy avec tout ce charme autour de moi…
Stanislas n’oublie pas pour autant d’être pragmatique.
Vous avez un marteau ?
– …? oui…
Il faut frapper le bout des tiges au moins sur 10 centimètres pour que l’eau puisse pénétrer.
Ce qui fut fait.

*

Assume !

Comme souvent Catherine sait me remettre sur le bon chemin, pas forcément linéaire d’ailleurs ce chemin, elle me connaît bien, il peut bifurquer, se perdre, qu’importe, c’est le bon. Ce matin j’étais pas bien, mal à l’aise sur cette bluette grand modèle que je prépare. Je n’y arrive pas. Un ton bien trop sombre. Aucune légèreté. Aucun humour. Trop sérieux. Pénible, quoi.
Réponse claire et nette : « Je ne comprends pas pourquoi tu veux absolument écrire une bluette. Cette histoire est le contraire d’une bluette. C’est un truc d’adultes, de couple, de sexe.
Rentre dedans putain !

Puisque tu as accepté d’y entrer, ASSUME !
Et écris dessus. Pas une histoire à l’Eau de Rose qui n’a jamais existé.

Si tu n’es pas capable d’écrire d’histoire c’est que tu ne l’assumes pas.
Suivi d’un réconfortant : « Je t’aime quand même.« 
Révélation ! Quelquefois on s’enferme dans des schémas, on se demande bien pourquoi. Et d’un coup, je sais comment commencer, je sais où je veux aller. J’ai pas peur des mots que je pourrai mettre. Je crois que je vais aimer ce travail. Me forcer. Oser. C’est ça, absolument ça. Oser.

*

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