Il y a bien longtemps, un ami m’a dit qu’il ne connaissait qu’une manière de lire Montaigne. Il le lisait l’été. Chaque après-midi, il prenait sa vieille édition en trois volumes, l’une de ces éditions dont le texte ne porte pas la trace des stratifications successives qui l’ont formé, et il allait sous un pin ou un tilleul, près d’une petite rivière. C’était son locus amoenus, où les Anciens eux aussi lisaient leurs poètes. Je crois que mon ami avait tort. Il me semble que le seul lieu où l’on puisse lire Montaigne est une bibliothèque : si possible l’une de ces grandes bibliothèques du XVIe ou du XVIIe, qui ornent les palais aristocratiques et les abbayes de toute l’Europe. Les rayonnages montent jusqu’au plafond vertigineux ; tout autour, des galeries serpentent, s’élèvent, se faufilent, menant aux différents rayons ; et le bois, poli et attendri par le temps, conserve la clarté et l’obscurité, la matière compacte et noueuse des arbres – noyer, olivier, chêne ou orme -, de sorte que le lecteur, assis, son livre à la main, se croit entouré d’une forêt luxuriante, dont les livres aussi feraient partie.
Montaigne avait sa bibliothèque au troisième étage d’une tour. Assis à sa table, il embrassait d’un regard les livres, rangés sur cinq files, prêts à être feuilletés si un caprice ou une inquiétude le prenaient. Il en avait presque mille, dont soixante-dix-sept nous sont parvenus, avec son nom et parfois ses annotations…
De ces mille livres, il tira cinquante-sept maximes ; il les fit inscrire sur les poutres du plafond, d’où elles protégeraient ou railleraient son travail de commentateur. « Toutes les choses, avec le ciel et la terre et la mer, ne sont rien auprès de la totalité du grand tout » (Lucrèce). « Je ne comprends pas » (Sextus Empiricus). « Dieu ne veut pas qu’un autre sache, à part lui » (Hérodote). « Toutes ces choses sont trop difficiles pour que l’homme puisse les comprendre » (L’Ecclésiaste). « La vie la plus douce, c’est de ne penser à rien » (Sophocle)….
La bibliothèque avait trois grandes fenêtres « d’une ample et libre perspective » par lesquelles pénétraient les souffles des vents, les rayons du soleil, les reflets des nuages, les senteurs des arbres et, deux fois par jour, les notes de l’Ave Maria. S’il se mettait à la fenêtre, il voyait le château, la cour, le poulailler où les poules, les oies et les canards se préoccupaient de nourrir son existence ; et plus loin, les collines du Périgord, où le regard se perdait presque à l’infini.

Pietro Citati
La lumière de la nuit