La lumière d’avril vibre sur une botte d’asperges. Frappées du rougeoiement de la fin d’après-midi, ce ne sont plus des asperges tachetées de soleil qui étincellent mais une abstraction aux tons rares, un jeu de mouvements de couleurs, de nuances et de subtilités. Si l’on s’y attarde, on ne voit que des tiges charnues, élancées de pointes mauves et violacées posées sur l’ardoise gris bleuté de la table. Cuites, elles perdront de leur éclat.
Des bouffées de lilas entrent par vagues dans la cuisine. Je m’assois sur un banc de pierre adossé à la façade de la maison. Dans l’air pailleté du soir, de tendres fantômes volettent, éphémères, papillons moirés, premières mouches de mai… Délicates créatures. De là, je peux voir le soleil descendre sur la rivière. D’ici quelques minutes, il s’enfoncera brusquement derrière le pont et l’eau donnera l’impression de l’engloutir. J’ai l’habitude de patienter ainsi, même si parfois un sentiment de désolation m’envahit. Je pourrais passer la nuit ici, dans l’humidité, patienter jusqu’à ce qu’elle se dissipe, attendre les brouillards du matin, glisser sur l’eau sans ramer, juste me laisser guider par les courants et m’enfoncer dans les blancheurs de vapeur.
Le jour s’étire encore. Et chaque fois, à cette heure où je fixe le désert du ciel, quelque chose ressuscite, une douceur de vivre. Les iris s’agitent mollement sous la brise du soir. En fin d’été, à la lueur des photophores, leurs hampes ne seront plus que des sentinelles, ils auront cédé leur place aux cyclamens de Naples qui tapisseront de rose et de blanc les sous-bois. Avant eux, il y aura le ballet des ancolies, la mine fière des lupins et les roses qui me demandent tant d’attention. À quoi tiennent la puissance et l’enchantement d’un paysage, d’une oeuvre.

L’EAU QUI PASSE