Deux années ont passé depuis leur mariage. Depuis qu’elle a suivi ce jeune homme bizarre. Tel David Bowie, d’une étrange ambivalence, grand, mèche blonde, velours, dégaine élégante et fine, toujours un pistolet dans la poche, à la charnière d’un temps. Il lui a lu son roman jamais terminé Le Cauchemar, écrit à dix-sept ans. Percy Shelley ! Ange rebelle, irrésistible, intrépide. Elle l’a tout de suite aimé, s’est unie à lui alors qu’il prône ouvertement le vagabondage, la désertion, l’anarchie sociale. Elle l’a suivi, contre l’avis de tous les autres, parents et amis.
Il erre dans les rues de Londres, depuis son exclusion de l’université dont il parcourait les couloirs la nuit, en psalmodiant la malédiction des sorcières de Macbeth autour du chaudron :

Doublez, doublez, peine et trouble !
Feu, brûle, et chaudron, bouillonne !

Radié d’Oxford ! Déjà somnambule et cyclothymique, au sortir d’une école où sévissaient les châtiments corporels, et où il a été la cible d’écoliers tourmenteurs qui organisaient des « chasses au Shelley », dès son entrée à l’Université, il s’est fait remarqué par son extravagance, son attirance pour les romans gothiques, les légendes macabres et fantastiques, et ses expériences de chimie. Incapable de se soumettre aux règles, fragile nerveusement, avec de soudaines crises de violence, il a vite acquis, dans l’établissement dirigé par les ecclésiastiques, une réputation d’élève subversif, incontrôlable. Dans cette forteresse de conformisme qu’est l’université d’Oxford en octobre 1810, il se laisse pousser les cheveux alors que la mode est à la coupe rase des cochers de fiacre et porte des vestes excentriques des gilets rayés (…)
L’Université ? Un défi à relever, une institution misérable où il a organisé sa vie, loin des autres. Il fabrique ses premiers bateaux en papier, qu’il lance sur les étangs.

JUDITH BROUSTE
LE CERCLE DES TEMPÊTES