cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2020 Page 1 of 2

Le geste simple

J’aime quand je suis comme ça, spontanée, quand je me laisse aller.
Je ne m’y attendais pas. Tout à l’heure j’ouvre le fil Twitter et là, la première chose que je vois c’est son nom à lui. Ses photos. Pas de fébrilité. Pas de rejet. J’ai spontanément pensé qu’elles étaient très belles, claires, bien cadrées, comme toujours très bien légendées. Alors, j’ai eu ce geste simple, cet élan, j’ai appuyé sur « J’aime ». Sans que la moindre arrière-pensée ne vienne entraver ce geste. Sans le moindre doute. Et bien m’en a pris. Me suis sentie comme décoincée d’un truc dont j’ignorais la présence, qui me pesait sans que je le sache. J’ai trouvé qu’il fallait revenir à cette simplicité d’être.
« Un geste de liberté » m’a dit une amie.
Pas une liberté vengeresse. Puisse-t-il ce geste me donner, l’air de rien, une liberté joyeuse. Me garder l’élan.

*

la liste

J’ai jamais été bonne pour faire des listes. Genre la liste de mes envies. À faire, etc… Mais là, avec ce qui se profile, je veux essayer, histoire de voir.
De quoi ne puis-je me passer au-delà de ce qui est vital ?
Double Vanille, le parfum aimé.
La crème Lauder et tout ce qui va avec.
Me maquille peu, donc c’est pas là le gros du problème, un blush, un mascara, roulez bolide.
Coiffeur. Désormais la boutique bleue, pour la blondeur. Cédric quelquefois pour la coupe et le plaisir,
Quand même, quelques livres nouveaux. Deux, trois par mois. Faut que je pense au Maubert d’ailleurs. Eviter les piles décourageantes.
Les fleurs. Une amie me suggère de prendre un abonnement avec Stanislas. J’y avais pas pensé…
Mes foutus jeans. J’ai ce qu’il faut en matière de boots et baskets.
Quand même, après trop d’années d’immobilisme, partir quelques jours à Venise, encore. Et pas à l’économie, jouer le jeu.
Deux trois jours au bord de la mer aussi. On ne s’est pas vu depuis longtemps.
Quelques restaurants avec les amies. Le Récamier et sa terrasse, surtout.
Une pizza à la marinara sur une table avec une nappe blanche.
Passer humer la boutique de Philippe Model. SANS RIEN PRENDRE.
Tenter le coup. Si craquage pour un si joli petit vase à deux francs six sous, n’en faire pas tout un plat.
Les carnets noirs Moleskine, ils ne coûtent pas grand chose.
Résister au sac Bottega. Absolument. J’ai ce qu’il faut. Je retourne d’ailleurs aux sources en ce moment et j’en suis fort aise.
Un toilettage par mois pour Erri.
C’est tout finalement.
– oh pétard, j’oubliais ! Le Moulin de la Lagune, un bon Pessac-Léognan… Soyons clair, pas tous les jours.
Du Champagne, du Champagne à fines bulles. Là aussi, disons deux par mois.

Je trouve que tout cela fait « petits bras »…
Petits bras.
Faire gaffe et basta en fait.
Oublie ton listing ridicule !

*



La gourmandise

Catherine, alors, me lâche pas avec ça. Un point d’écriture. Ecris, non plus sur cette histoire que tu ne veux pas oublier, sur laquelle tu reviens sans cesse, comme s’il n’y avait que ça. C’est ridicule. Ta vie est un roman. Ta mère est un roman. Ta grand-mère est un roman. Urli est un roman. Clem est un roman. Ecris.
Coincée sur son île faute d’avion, elle ne peut revenir à Paris qu’en juin. En attendant, elle a essayé de faire une séance avec moi via écrans. Ce n’est pas aussi performant que dans son bureau, ça fonctionne quand même. Je suis en désaccord avec elle sur ce point d’écriture. Elle insiste. Je résiste. Je lui propose alors un marché. Je passe un accord avec elle, qui ne veut plus que j’écrive sur ma petite histoire sur laquelle je reviens sans cesse. Je veux, moi, avant son retour, terminer d’écrire ma petite histoire sur laquelle je reviens sans cesse.
Une promesse.
C’est pas simple de dire vraiment Adieu. C’est pas simple d’écrire Fin.
Même si on s’est trompé. Même si on a coloré l’histoire, par délice.
Un sentiment, qu’est-ce que c’est au fond ? Un truc qu’on peut froisser à la va-vite, comme un papier de bonbon qu’on jette à la poubelle ? Un bonbon trop sucré auquel il faut renoncer, sinon gare… J’ai toujours le goût du bonbon.
C’est ça qui me fait aligner les mots sur ma petite histoire sur laquelle je reviens sans cesse. La gourmandise.

*

La maison

Je l’ai décidé comme ça, comme si un flash m’aveuglait.
Je veux rester dans ma maison.
Ne plus la vendre.
J’ai bien regardé sans conviction quelques annonces dans ce quartier où je voulais aller. Elles sont tristes à mourir. Rien qui ne fasse rêver à des prix si hauts qu’il vaut mieux en rire et faire la part des choses.
Alors bien sûr, une fois cette décision annoncée, il y a la réalité.
La réalité financière. Faire gaffe, sans être obsédée.
Suis pas sûre de pouvoir tenir plus de deux ans.
Alors je me dis, crois en la Providence. Crois.
Et pour fêter tout ça, tout à l’heure, je me fais blonde !

*

Piano

Il y a ces hommes qui peinèrent dans l’escalier ce matin pour monter le piano droit dans l’appartement au-dessus du mien. Ça me rappelle ce moment. Une amie déménageait, elle ne pouvait emporter son piano. J’emménageais. Je le prends! ai-je dit. C’est ainsi qu’il arriva. Magnifique. On s’est regardé. Que vas-tu faire de moi ? sembla-t-il me dire. Ni une ni deux, j’ai mis un blouson et suis partie aussi sec vers le Conservatoire de l’arrondissement, pas bien loin. J’ai demandé à m’inscrire à un cours particulier pour adulte débutant. C’est ainsi que j’ai connu Marie-Luce. Brillante pianiste, elle accompagna les divas de par le monde. Puis, l’âge venant, elle donna des cours de chant à domicile, de piano ici. Je l’ai aimée illico, elle et le crayon glissé dans son chignon blond à moitié défait. Respirez ! fut un de ses premiers mots. Apprenez à respirer. Tout vient du ventre. Si vous ne savez pas respirer vous n’apprendrez pas. Elle m’offrit Le Hara. Hara signifie en japonais Océan de l’énergie. Elle peina avec moi. Je peinai avec elle. Nous parlions beaucoup. Beaucoup. Très vite nous déjeunions ensemble. Si la mi do… pouvait-elle dire naturellement si un bus passait près de nous lorsque nous marchions près de cette place Saint Sulpice. Ne voulant pas se perdre dans les débats politiques assommants, elle décida qu’elle était royaliste. Ecoutant du matin au soir sa chère musique, se donnant à ses élèves.
Elle mourut dans sa maison blanche au bord de l’océan un jour d’été.

*

Mais nous avons droit à 1oo kilomètres, n’est-ce pas ?

… et ils se revirent donc ces deux-là, après avoir abusé de leur droit de sortie d’une heure en sortant de cette épicerie où ils se rencontrèrent de façon si loufoque pendant ce confinement qui n’est plus. Vous habitez par là ? et vous ? Que pensez-vous si… ? et vous… ? Aimez-vous Bach ? et vous… ? Les petites questions toutes simples qui font du bien. Les sourires qui vont avec.
Ils marchèrent rue du Bac, ils marchèrent rue de Grenelle, ils marchèrent rue des Saints-Pères, ils marchèrent rue du Four. Ils marchèrent. Ils parlèrent. Ils s’amusèrent. Ils s’arrêtèrent. Leurs coordonnées enregistrèrent. Les minutes s’égrainèrent. Ils se séparèrent. Se retournèrent. S’en étonnèrent. De loin, se saluèrent. Il se glissa à l’avant d’une voiture noire. Elle rentra et rêva.
Avec lui ses premiers FaceTime. Que ne le fit-elle avant ! Formidable.
Le soleil des jours.
Il reprit la main : Mais nous avons droit à 1oo kilomètres n’est-ce pas !
Elle apprécia.
Qu’en ferons-nous ? …du champêtre, vous avez ?
À foison.

*

Visites

Toute propre ma maison. Elle respire la cire, le frais, l’envie de bien faire. J’avais fait ça pour moi. L’impulsion. Je trouvais que je la négligeais. Une certaine nonchalance côté poussière sur les bibliothèques, vous voyez l’genre.
Et j’apprends par Daniel, qui a le mandat de vente, qu’étonnamment « ça bouge! » – Deux visites aujourd’hui pour ma maison m’annonce-t-il. Une à 14 heures l’autre à 17 heures. J’veux pas la vendre ma maison ! Pourquoi ai-je fait toutes ces sottises qui m’amènent à cette décision. J’me foutrais des baffes…
C’est curieux ces variations de pensées. Quand j’ai décidé de vendre, j’étais sereine, sûre de moi, absolument pas préoccupée par l’idée de trouver autre chose. Même pas peur ! C’est la vie ! etc… Renversement aujourd’hui. Je sens que pointe le bout de son nez cette foutue réticence à dire oui à toute proposition. Et je vais aller droit dans le mur… droit dans le mur.
Alors je demande. Je demande de rester ici. Dans cette lumière.

*

Vanités

Je ne sais s’il y a de grandes ou de petites vanités. Il y a vanités. Ce soir, je sais que je me ferai une joie de mettre cette base sur les ongles, puis ce vernis assez clair de chez Chanel. Deux couches. Attendre. Avant, j’aurai probablement fait un nettoyage de peau, posé ce masque noir miraculeux d’Estée Lauder. Dix minutes. Le retour du teint frais. Du rose sur les joues. Riez, rieurs. Ce n’est pas rien.
Masque encore. Demain, on nous demande de porter masque pour entrer dans certaines enseignes. Me refuse au blanc au bleu au fleuri au fait maison etc… Il m’étouffe. Un rien de claustrophobie qui se réveille.
J’opte pour celui que j’appelle le masque Dark Vador. Plastique sur serre-tête.
Formidable. J’entends la musique du film quand je le porte…
Il le faudra demain pour la salle d’attente du dentiste m’a-t-on prévenue.

*

Tout en beau

Elle pourrait sembler désarmante cette gamine qui du haut de ses quelques années n’a pour meilleure copine que le miroir rectangulaire d’une armoire à trois sous dans la pièce de ce deuxième étage où elle vit dans cette maison de la banlieue rouge de Paris. Elle s’assied sur un tabouret, se met face au miroir, raconte à sa copine des histoires de petites filles de 7 ans…  Son imagination va bon train sûrement.
Blonde comme les blés, elle aime la douceur, les rires soudains pour n’importe quoi. Elle est gaie de nature. Ne se pose aucune question existentielle. Pourquoi suis-je si blonde ? maman, si brune si italienne, pourquoi n’ai-je pas de père près de moi, comme les copines ? Pourquoi passer toutes ces vacances face à un miroir au lieu de connaître les plaisirs de l’extérieur. La rébellion, elle ne sait même pas que ça existe. Elle voit déjà tout en beau. Ses histoires à l’amie du miroir finissent toujours bien, jamais de colère ou de drame. Il était une fois…Elle en est là, vivant entre femmes. Sa grand-mère adorée et sa maman, puis sa maman un jour partant tout là-bas en Afrique, arrivera une tante bien silencieuse, mais qui l’aidera à se laver la tête. L’emmènera au cinéma. Elle découvrira avec elle les péplums du moment. Innocente, elle ne sait pas qu’elle va être subjuguée à vie par les bruns héros des films. Les bruns baraqués. Hercule c’est son idole. Steve Reeves. Insensible sera au charme de Fanfan La Tulipe. Oui, pourtant découvrira là ce dix-huitième siècle. Là naîtra une passion pour l’histoire. La petite histoire.
Ecolière disciplinée, elle aime ça lire les lignes, écrire sur les lignes. Elle aime les mots sans savoir qu’elle les aime. Elle aime. Cette petite fille aime.
Tout un monde lui échappe. Elle ne se pose pas de questions. Prend ce qui vient. Accepte ce qui vient dans cette maison où elle vit. 

*

Dessins d’enfant

C’est bien beau de ranger, de trier. On trouve des fantaisies, des petits objets à deux sous, des photos oubliées, des photos qui ne font pas mal, qui ravigotent en fait. La vie en bleu. Et puis des paquets de dessins d’enfant. Dessins sur n’importe quel support. Petit format. Grand format. L’imagination enfantine me laisse sans voix. – Qu’en faire ? D’abord les regarder.
Quelle audace dans ces dessins.
Quel sens des couleurs ! Quelle envie de figurer la vie…
C’est fascinant.
Alors, je ne peux pas.
Je ne peux pas les déchirer.
Rien de triste dans ce renoncement. Je veux peut-être me faire plaisir en écrivant ces derniers mots… et alors ?

*

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