cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2020 Page 1 of 2

La confiance

Ce matin, tu n’aimes pas ça. Cet abattement incompréhensible, comme un chagrin qui te noue le coeur, une peine, alors que tout est bleu autour de toi, dans ta vie en ce moment. Les pigeons qui s’en donnent à coeur joie, les abeilles, regarde, elles sont déjà là autour des jasmins, un léger vent qui rend l’air tout doux et odorant. Ces amies qui t’envoient des messages, certains si drôles. Ce rétrécissement de la pensée tu ne l’acceptes pas. Tu ne veux pas te laisser embarquer par cette insatisfaction, l’envahissement du négatif. Alors, tu commences par le basique. Faire le lit. Laver les quelques tasses de café qui traînent. Passer l’aspirateur. Une douche. Mettre la musique. Tu oublies Don Giovanni et repars vers Kind of Blue. Écriture de quelques lignes sur ton Carnet noir. Mais tu la sens la fragilité. Tu la sens qui pointe le bout de son nez par ces mots que tu écris. Tu n’as pas le remède, pas la force, alors tu sais que tu dois chercher ailleurs. Pas envie d’aller marcher, pas maintenant. Tu veux rester là ce matin. Il est quoi ? à peine plus de 9 heures. Plusieurs livres sur la console attendent d’être rangés dans les bibliothèques. Tu en prends un parmi eux sans regarder titre ou auteur. Le retourne, l’ouvre. « La confiance est la clé. Sans elle, rien ne serait possible, le geste que je tente n’aurait pas lieu, mon bras se perdrait loin de moi, je ne trouverais pas les mots que je cherche. Heureusement les voici. La confiance est le chemin sûr. Elle ouvre la voie, elle fleurit, elle parle… » Désir, Sollers.
Tu gardes la clé.

*

Tu vas bien ?

L’église Saint-Luc où le dimanche, ma grand-mère communiste m’emmenait à la messe, sans m’ avoir donné la moindre éducation religieuse, le rite m’ échappe ; je retiens que le dimanche de Pâques venant, je mettrai une robe plus belle que les autres. Les marchés, il y avait ce marchand de bagues à trois fois rien, toujours ma grand-mère dira oui, toujours les bleues je choisirai. La boulangerie de la rue, à quelques pas. Un jour d’été, il faisait chaud, j’eus ce geste, voler une pièce dans le porte-monnaie de ma grand-mère. Toujours rangé dans un tiroir de la cuisine. Avec cette pièce suis allée à la boulangerie de la rue. Je voulais des bonbons. Quand j’ai vu le gros paquet qu’on me tendait, j’ai culpabilisé plus que de raison. Peine perdue. Cette pièce volée me marquera. Si j’avais dit à ma grand-mère mon envie de bonbons, elle m’aurait donné deux fois plus, trois fois plus. Pourquoi avoir fait ça ?
Pourquoi lui avoir fait ça ?
Elle vient de la terre d’Emilie ma grand-mère. Adèle, Catherine, sont ses prénoms. Elle se courbait en deux sur cette terre qui ne donnait pas. Née dans un village de pierres des premières montagnes derrière Parme, elle ne connut que pauvreté et misère. Paysanne communiste en ce début du XXe, on est dans 1900 de Bertolucci. Les fascistes. L’huile de ricin. La faim. La révolte. Les longues marches pour aller récolter les olives. Le labeur. Se baisser, ramasser, se relever, cueillir. Quand je pense que j’irai passer des jours heureux de vacances là où elle sua à ramasser ces foutues olives, ces villégiatures aux noms de rêve, Santa Margherita, Portofino, Rapallo…
La faim, qui dure. Alors un jour avec son mari ils partirent. Emigrèrent vers Marseille. Là, me dit-elle, on m’a donné à manger, on m’a appris le français, et pour la première fois on m’a appelé Madame. Ils remontèrent vers Paris, la proche banlieue, le travail en usine. Quatre enfants. La mort du mari. La guerre. La débrouille. L’aide de la ville. Elle n’oubliera jamais.
C’est la seule italienne que je connaisse qui ne soit jamais retournée au Pays. Qui n’a pas voulu apprendre l’italien à ses enfants, refusant même de cuisiner les plats de là-bas. Les pâtes, j’aimais ça, alors elle en achetait. Françaises. L’unique exception, la polenta qu’à Pâques, elle faisait pour moi. Je n’ai aucun souvenir olfactif de repas préparés dans le temps, de ces odeurs de plats. N’ai jamais connu les grandes tablées. L’essentiel. Le quotidien. La gentillesse. Tu as faim ? Qu’est-ce que tu veux ? – du jambon.
Par contre, toujours communiste – italienne – elle resta. Se rendant aux meetings des représentants du parti de passage dans cette banlieue. Je me la rappelle disant pleine de fierté : Je vais voir Berlinguer ! Toujours habillée de cette robe-blouse noire de veuve, d’un gilet noir, de chaussures noires, d’un manteau noir, noir comme l’imperméable. Par contre, les bas couleur chair. Le coiffeur ? A minima. Les envies ? De quoi parlez-vous ? Les rêves ? Oubliés. Son plaisir : France Soir chaque jour. Et puis, plus tard, écouter sa petite fille réciter ses leçons d’histoire, géographie. Aimant me voir écrire, faire les devoirs. Me regardant. Se levant parfois, passant une main caressante sur mes cheveux d’enfant, un oeil sur l’écriture. Peu de baisers. Toujours : tu vas bien ?

*

À pleine volée….

Les voisins au-dessus en-dessous absents. Allons-y !
À pleine volée, mon Don Giovanni…. à pleine volée.
Là,
Giovinette che fate all’amore
non lasciate che passi l’età ;
se nel seno vi bulica il core,
il remedio vedetelo qua.
Ah ! Che piacer, che piacer che sara !

Jouvencelles faites pour l’amour
n’en laissez pas l’âge passer.
Si le coeur vous brûle dans la poitrine,
voyez-en là le remède !
Ah ! quel plaisir, quel plaisir en attente !

… en faisant oeuvre utile pour moi me dit-on, regroupant les petits billets écrits sur le blog, les carnets, sur les uns les autres, sur n’importe quoi, les triant, et que tout cela présente une forme de recueil.
J’hésite sur la couleur (me reconnais bien là…)
Rouge, je prends le rouge ; j’y mettrai tout Urli.
Bleu, tout ce qui vient sur mes autres amoureux.
Jaune, les détails. Les petits rien des jours.
Vert clair. Mes bidules.


Là ci darem la mano,
Là mi dirai di sì.
Vedi, non è lontano
Là, nous nous donnerons la main,
là, tu me diras oui.
Viens, ce n’est pas loin.

Les billets regroupés il faut maintenant les corriger, les améliorer, ou les laisser tels quels, on verra…

Viva la libertà !
Viva la libertà !

*

Le geste simple

J’aime quand je suis comme ça, spontanée, quand je me laisse aller.
Je ne m’y attendais pas. Tout à l’heure j’ouvre le fil Twitter et là, la première chose que je vois c’est son nom à lui. Ses photos. Pas de fébrilité. Pas de rejet. J’ai spontanément pensé qu’elles étaient très belles, claires, bien cadrées, comme toujours très bien légendées. Alors, j’ai eu ce geste simple, cet élan, j’ai appuyé sur « J’aime ». Sans que la moindre arrière-pensée ne vienne entraver ce geste. Sans le moindre doute. Et bien m’en a pris. Me suis sentie comme décoincée d’un truc dont j’ignorais la présence, qui me pesait sans que je le sache. J’ai trouvé qu’il fallait revenir à cette simplicité d’être.
« Un geste de liberté » m’a dit une amie.
Pas une liberté vengeresse. Puisse-t-il ce geste me donner, l’air de rien, une liberté joyeuse. Me garder l’élan.

*

la liste

J’ai jamais été bonne pour faire des listes. Genre la liste de mes envies. À faire, etc… Mais là, avec ce qui se profile, je veux essayer, histoire de voir.
De quoi ne puis-je me passer au-delà de ce qui est vital ?
Double Vanille, le parfum aimé.
La crème Lauder et tout ce qui va avec.
Me maquille peu, donc c’est pas là le gros du problème, un blush, un mascara, roulez bolide.
Coiffeur. Désormais la boutique bleue, pour la blondeur. Cédric quelquefois pour la coupe et le plaisir,
Quand même, quelques livres nouveaux. Deux, trois par mois. Faut que je pense au Maubert d’ailleurs. Eviter les piles décourageantes.
Les fleurs. Une amie me suggère de prendre un abonnement avec Stanislas. J’y avais pas pensé…
Mes foutus jeans. J’ai ce qu’il faut en matière de boots et baskets.
Quand même, après trop d’années d’immobilisme, partir quelques jours à Venise, encore. Et pas à l’économie, jouer le jeu.
Deux trois jours au bord de la mer aussi. On ne s’est pas vu depuis longtemps.
Quelques restaurants avec les amies. Le Récamier et sa terrasse, surtout.
Une pizza à la marinara sur une table avec une nappe blanche.
Passer humer la boutique de Philippe Model. SANS RIEN PRENDRE.
Tenter le coup. Si craquage pour un si joli petit vase à deux francs six sous, n’en faire pas tout un plat.
Les carnets noirs Moleskine, ils ne coûtent pas grand chose.
Résister au sac Bottega. Absolument. J’ai ce qu’il faut. Je retourne d’ailleurs aux sources en ce moment et j’en suis fort aise.
Un toilettage par mois pour Erri.
C’est tout finalement.
– oh pétard, j’oubliais ! Le Moulin de la Lagune, un bon Pessac-Léognan… Soyons clair, pas tous les jours.
Du Champagne, du Champagne à fines bulles. Là aussi, disons deux par mois.

Je trouve que tout cela fait « petits bras »…
Petits bras.
Faire gaffe et basta en fait.
Oublie ton listing ridicule !

*



La gourmandise

Catherine, alors, me lâche pas avec ça. Un point d’écriture. Ecris, non plus sur cette histoire que tu ne veux pas oublier, sur laquelle tu reviens sans cesse, comme s’il n’y avait que ça. C’est ridicule. Ta vie est un roman. Ta mère est un roman. Ta grand-mère est un roman. Urli est un roman. Clem est un roman. Ecris.
Coincée sur son île faute d’avion, elle ne peut revenir à Paris qu’en juin. En attendant, elle a essayé de faire une séance avec moi via écrans. Ce n’est pas aussi performant que dans son bureau, ça fonctionne quand même. Je suis en désaccord avec elle sur ce point d’écriture. Elle insiste. Je résiste. Je lui propose alors un marché. Je passe un accord avec elle, qui ne veut plus que j’écrive sur ma petite histoire sur laquelle je reviens sans cesse. Je veux, moi, avant son retour, terminer d’écrire ma petite histoire sur laquelle je reviens sans cesse.
Une promesse.
C’est pas simple de dire vraiment Adieu. C’est pas simple d’écrire Fin.
Même si on s’est trompé. Même si on a coloré l’histoire, par délice.
Un sentiment, qu’est-ce que c’est au fond ? Un truc qu’on peut froisser à la va-vite, comme un papier de bonbon qu’on jette à la poubelle ? Un bonbon trop sucré auquel il faut renoncer, sinon gare… J’ai toujours le goût du bonbon.
C’est ça qui me fait aligner les mots sur ma petite histoire sur laquelle je reviens sans cesse. La gourmandise.

*

La maison

Je l’ai décidé comme ça, comme si un flash m’aveuglait.
Je veux rester dans ma maison.
Ne plus la vendre.
J’ai bien regardé sans conviction quelques annonces dans ce quartier où je voulais aller. Elles sont tristes à mourir. Rien qui ne fasse rêver à des prix si hauts qu’il vaut mieux en rire et faire la part des choses.
Alors bien sûr, une fois cette décision annoncée, il y a la réalité.
La réalité financière. Faire gaffe, sans être obsédée.
Suis pas sûre de pouvoir tenir plus de deux ans.
Alors je me dis, crois en la Providence. Crois.
Et pour fêter tout ça, tout à l’heure, je me fais blonde !

*

Piano

Il y a ces hommes qui peinèrent dans l’escalier ce matin pour monter le piano droit dans l’appartement au-dessus du mien. Ça me rappelle ce moment. Une amie déménageait, elle ne pouvait emporter son piano. J’emménageais. Je le prends! ai-je dit. C’est ainsi qu’il arriva. Magnifique. On s’est regardé. Que vas-tu faire de moi ? sembla-t-il me dire. Ni une ni deux, j’ai mis un blouson et suis partie aussi sec vers le Conservatoire de l’arrondissement, pas bien loin. J’ai demandé à m’inscrire à un cours particulier pour adulte débutant. C’est ainsi que j’ai connu Marie-Luce. Brillante pianiste, elle accompagna les divas de par le monde. Puis, l’âge venant, elle donna des cours de chant à domicile, de piano ici. Je l’ai aimée illico, elle et le crayon glissé dans son chignon blond à moitié défait. Respirez ! fut un de ses premiers mots. Apprenez à respirer. Tout vient du ventre. Si vous ne savez pas respirer vous n’apprendrez pas. Elle m’offrit Le Hara. Hara signifie en japonais Océan de l’énergie. Elle peina avec moi. Je peinai avec elle. Nous parlions beaucoup. Beaucoup. Très vite nous déjeunions ensemble. Si la mi do… pouvait-elle dire naturellement si un bus passait près de nous lorsque nous marchions près de cette place Saint Sulpice. Ne voulant pas se perdre dans les débats politiques assommants, elle décida qu’elle était royaliste. Ecoutant du matin au soir sa chère musique, se donnant à ses élèves.
Elle mourut dans sa maison blanche au bord de l’océan un jour d’été.

*

Mais nous avons droit à 1oo kilomètres, n’est-ce pas ?

… et ils se revirent donc ces deux-là, après avoir abusé de leur droit de sortie d’une heure en sortant de cette épicerie où ils se rencontrèrent de façon si loufoque pendant ce confinement qui n’est plus. Vous habitez par là ? et vous ? Que pensez-vous si… ? et vous… ? Aimez-vous Bach ? et vous… ? Les petites questions toutes simples qui font du bien. Les sourires qui vont avec.
Ils marchèrent rue du Bac, ils marchèrent rue de Grenelle, ils marchèrent rue des Saints-Pères, ils marchèrent rue du Four. Ils marchèrent. Ils parlèrent. Ils s’amusèrent. Ils s’arrêtèrent. Leurs coordonnées enregistrèrent. Les minutes s’égrainèrent. Ils se séparèrent. Se retournèrent. S’en étonnèrent. De loin, se saluèrent. Il se glissa à l’avant d’une voiture noire. Elle rentra et rêva.
Avec lui ses premiers FaceTime. Que ne le fit-elle avant ! Formidable.
Le soleil des jours.
Il reprit la main : Mais nous avons droit à 1oo kilomètres n’est-ce pas !
Elle apprécia.
Qu’en ferons-nous ? …du champêtre, vous avez ?
À foison.

*

Visites

Toute propre ma maison. Elle respire la cire, le frais, l’envie de bien faire. J’avais fait ça pour moi. L’impulsion. Je trouvais que je la négligeais. Une certaine nonchalance côté poussière sur les bibliothèques, vous voyez l’genre.
Et j’apprends par Daniel, qui a le mandat de vente, qu’étonnamment « ça bouge! » – Deux visites aujourd’hui pour ma maison m’annonce-t-il. Une à 14 heures l’autre à 17 heures. J’veux pas la vendre ma maison ! Pourquoi ai-je fait toutes ces sottises qui m’amènent à cette décision. J’me foutrais des baffes…
C’est curieux ces variations de pensées. Quand j’ai décidé de vendre, j’étais sereine, sûre de moi, absolument pas préoccupée par l’idée de trouver autre chose. Même pas peur ! C’est la vie ! etc… Renversement aujourd’hui. Je sens que pointe le bout de son nez cette foutue réticence à dire oui à toute proposition. Et je vais aller droit dans le mur… droit dans le mur.
Alors je demande. Je demande de rester ici. Dans cette lumière.

*

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